Note introductive à L’Homme qui rit de Victor Hugo

Le court texte d’Ayn Rand qui suit, intitulé An Introductory Note to The Man Who Laughs, traduit en français par mes soins (sauf le passage de L’homme qui rit cité au début  où j’ai naturellement repris le texte original de Hugo), fut publié en décembre 1967 dans le sixième volume de The Objectivist, numéro 12. Il servit également de préface à une édition en anglais de ce roman, édité à l’époque par les presses du Nathaniel Branden Institute, reprenant, me semble t-il, la traduction de Joseph L. Blamire.


L-homme-qui-ritDans cette éclipse on entendit le docteur qui disait :
― Prions.
Tous se mirent à genoux.
Ce n’était déjà plus dans la neige, c’était dans l’eau qu’ils s’agenouillaient.
Ils n’avaient plus que quelques minutes.
Le docteur seul était resté debout. Les flocons de neige, en s’arrêtant sur lui, l’étoilaient de larmes blanches, et le faisaient visible sur ce fond d’obscurité. On eût dit la statue parlante des ténèbres.
Le docteur fit un signe de croix, et éleva la voix pendant que sous ses pieds commençait cette oscillation presque indistincte qui annonce l’instant où une épave va plonger. Il dit :
― Pater noster qui es in cœlis.
Le provençal répéta en français :
― Notre père qui êtes aux cieux.
(…)
― Sicut in cœlo, et in terra, dit le docteur.
Aucune voix ne lui répondit.
Il baissa les yeux. Toutes les têtes étaient sous l’eau. Pas un ne s’était levé. Ils s’étaient laissé noyer à genoux.
Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu’il avait déposée sur le capot, et l’éleva au-dessus de sa tête.
L’épave coulait.
Tout en enfonçant, le docteur murmurait le reste de la prière.
Son buste fut hors de l’eau un moment, puis sa tête, puis il n’y eut plus que son bras tenant la gourde, comme s’il la montrait à l’infini.
Ce bras disparut. La profonde mer n’eut pas plus de pli qu’une tonne d’huile. La neige continuait de tomber.
Quelque chose surnagea, et s’en alla sur le flot dans l’ombre. C’était la gourde goudronnée que son enveloppe d’osier soutenait.

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L’Objectivisme est-il l’ennemi des émotions ?

AynRand_mythesDes quantités industrielles de mythes, de rumeurs, d’erreurs et de fausses représentations de type « homme de paille » sont véhiculées autour d’Ayn Rand et de sa philosophie, aussi bien par ses détracteurs que par certains de ses sympathisants. Si j’en ai déjà réfuté quelques uns (non l’Objectivisme n’est pas du libertarianisme, non ce n’est pas une philosophie rationaliste, non ce n’est pas une philosophie matérialiste, non ce n’est pas une Éthique de la vertu, non ce n’est pas compatible avec l’éthique kantienne, non ce n’est pas compatible avec un « altruisme volontaire » ou avec le bouddhisme, etc, etc.) la liste est tellement longue que je pourrais consacrer intégralement le blog à ces déformations et désinformations persistantes.

L’une des très nombreuses sottises du livre Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel, soutenues à plusieurs reprises dans l’ouvrage par Alain Laurent — bien qu’il ne soit pas cohérent à cet égard comme à d’autres — mais qui a également été véhiculée par d’autres personnes, est que la philosophie d’Ayn Rand serait « contre les émotions ».

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À quoi tient le succès philosophique du déterminisme ?

determinism2Le sujet traité aujourd’hui sera l’élément crucial sur lequel, je le crois, tient en grande partie le succès du déterminisme philosophique. Ce qui fait que beaucoup de gens qui réfléchissent à cette question ont un problème avec le libre-arbitre.

Je m’empresse de préciser que le présent article n’a pas pour but de réfuter le déterminisme ni de prouver le libre-arbitre en exposant les arguments Objectivistes sur le sujet : il existe beaucoup de matériel là dessus que je fournirai plus bas. Ce blog, rappelons le, n’est pas autosuffisant, il n’a pas vocation à paraphraser ou à remplacer du contenu déjà existant, mais de proposer des éclairages complémentaires à ce qui existe. Je suppose donc que la théorie Objectiviste du libre-arbitre — qui est distincte des théories traditionnelles sur la question — est déjà connue, au moins dans les grandes lignes.

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Les données métaphysiques et l’œuvre de l’homme

Le présent article d’Ayn Rand, traduit par mes soins, a été publié à l’origine en mars 1973 dans The Ayn Rand Letter. Il fut intégré comme chapitre dans le recueil posthume Philosophy: Who Needs It. Le texte original en anglais est disponible à cette adresse.


« Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence. »

PhilosophyWhoNeedsItCette remarquable déclaration est attribuée à un théologien avec lequel je suis en désaccord sur tous les points fondamentaux : Reinhold Niebuhr. Néanmoins — si l’on met de côté la forme de la prière, c’est-à-dire l’implication selon laquelle nos états psycho-émotionnels sont un don de Dieu — cette déclaration est profondément vraie, en tant que synthèse et en tant que directive : elle indique l’attitude mentale qu’un homme rationnel doit chercher à atteindre. La déclaration est belle dans son éloquente simplicité ; mais réussir à atteindre une telle attitude implique les plus profonds enjeux métaphysiques et moraux de la philosophie.

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Le Manifeste de l’esthétique Objectiviste

TheRomanticManifestoEn cette année 2019, The Romantic Manifesto (Le Manifeste Romantique) fête les cinquante ans de sa publication et à cette occasion, l’ouvrage sera mis à l’honneur pour les conférences d’été du Ayn Rand Insitute (OCON). Ce titre bien connu des personnes qui s’intéressent à l’œuvre d’Ayn Rand, est hélas est trop peu lu et commenté.

Il faut dire que la plupart des gens, qu’ils soient laudateurs ou détracteurs de Rand, préfèrent se focaliser sur sa pensée éthico-politique, et beaucoup moins sur les autres aspects de sa philosophie, le dernier d’entre eux étant son esthétique. En témoigne le fait que cette partie de sa pensée n’a pratiquement pas donné lieu à une littérature secondaire, alors que bien des ouvrages ont été écrits sur ses théories morales et politiques.

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Les podcasts de Leonard Peikoff édités en livre

KeepingItReal2L’actualité livresque de l’Objectivisme a été plutôt remplie ces derniers mois. Après l’annonce récente de la sortie de Foundations of a Free Society, ouvrage académique collectif sur la philosophie politique Objectiviste ; après la réédition — dont je n’ai pas parlé — en septembre dernier, du Textbook of Americanism d’Ayn Rand accompagné d’autres essais d’intellectuels Objectivistes, sous le titre A New Textbook of Americanism, voilà maintenant que sort Keeping It Real: Bringing Ideas Down to Earth, édité par Barry Wood aux presses du Ayn Rand Institute.

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Reportage : AynRandCon 2019 à Prague

Ceux qui ont suivi de près le compte Twitter ont pu remarquer que j’étais présent à AynRandCon à Prague, organisé par le Ayn Rand Institute (ARI), qui était le tout premier événement Objectiviste en Europe, du 15 au 18 février dernier. Qu’un pays comme la République Tchèque, anciennement communiste, soit le premier pays européen à accueillir une convention sur l’Objectivisme a une petite dimension symbolique ne manquant pas d’ironie. Entre 400 et 450 personnes étaient présentes, pratiquement la totalité des pays européens étaient représentés, même si, comme lors du dernier OCON, j’étais le seul français. Il y avait également des représentants de pays non-européens : israéliens, américains, turques…

PragueBandeau

Le thème de la convention était : « L’individualisme à l’âge du tribalisme ». On y a donc traité d’individualisme et de tribalisme, mais également de liberté d’expression, d’islam, de multiculturalisme, d’Objectivisme en général et d’autres sujets. Parmi les conférenciers, on retrouvait les intellectuels américains associés au Ayn Rand Institute tels que Yaron Brook, Gregory Salmieri, Onkar Ghate, Ben Bayer… mais aussi un conférencier grec, Nikos Sotirakopoulos qui s’est exprimé sur le tribalisme en Europe, ainsi que des personnalités non-Objectivistes : Flemming Rose, le journaliste danois qui publia les caricatures de Mahomet qui provoquèrent une crise internationale en 2004 ; et Douglas Murray, célèbre éditorialiste britannique connu pour ses critiques de l’islam. Ces deux derniers étaient d’ailleurs sous protection policière.

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Un nouveau livre sur la philosophie politique Objectiviste

Foundations_of_free_societyLa semaine dernière, le blog New Ideal (blog officiel du Ayn Rand Institute) a annoncé la sortie le 5 mars 2019 d’un nouveau livre sur la philosophie politique Objectiviste : Foundations of a Free Society: Reflections on Ayn Rand’s Political Philosophy, ouvrage collectif édité par Gregory Salmieri et Robert Mayhew.

Sans l’avoir lu, je suis dores et déjà assez optimiste sur cet ouvrage, car il est le troisième volet d’une collection de livres qui avaient déjà traités (de façon non-exhaustive) d’autres aspects de l’Objectivisme : l’épistémologie avec Concepts and Their Role in Knowledge: Reflections on Objectivist Epistemology ; et l’éthique avec Metaethics, Egoism, and Virtue: Studies in Ayn Rand’s Normative Theory ; or ces deux ouvrages avaient une approche assez approfondie dans chacun des domaines respectifs, réunissant des universitaires et d’authentiques spécialistes de la philosophie Objectiviste, pour un traitement de type académique. Les deux livres susmentionnés sont tout deux dans la bibliographie conseillée. Précisons qu’il ne s’agit pas de livres pour débutants, ce sont plutôt des ouvrages d’approfondissements académiques qui nécessitent souvent une connaissance générale préalable des idées dont il est question.

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Qu’est-ce que le capitalisme ?

Le présent article, traduit par mes soins, est un texte d’Ayn Rand publié à l’origine dans The Objectivist Newsletter en 1965, qui fut ensuite incorporé comme premier chapitre de l’ouvrage Capitalism: The Unknown Ideal. Il s’agit d’un texte Objectiviste crucial traduit pour la première fois en français. Le texte original en anglais est disponible à cette adresse.


CapitalismUnknowIdeal_ombreLa désintégration de la philosophie au dix-neuvième siècle et son effondrement au vingtième a conduit a un processus analogue, bien que plus lent et moins évident, dans le cours de la science moderne.

Le développement frénétique actuel dans le domaine de la technologie a une qualité qui rappelle les jours précédents le crash économique de 1929 : surfant sur les monuments du passé, sur les vestiges non reconnues d’une épistémologie aristotélicienne, c’est une expansion agitée, fiévreuse, qui ne tient pas compte du fait que son explication théorique est dépassée depuis longtemps — que dans le domaine de la théorique scientifique, incapable d’intégrer ou d’interpréter leurs propres données, les scientifiques encouragent la résurgence d’un mysticisme primitif. Toutefois, dans les humanités, le crash est passé, la dépression s’est installée, et l’effondrement de la science est pratiquement achevé.

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Interview de Shoshana Milgram, biographe d’Ayn Rand

ENGLISH WRITTEN VERSION OF THIS INTERVIEW IS AVAILABLE HERE

ShoshanaMilgram
Shoshana Milgram Knapp

J’ai entendu parler la première fois de Shoshana Milgram en 2011, dans un podcast de Leonard Peikoff, dans lequel il disait qu’elle travaillait à une biographie d’Ayn Rand. Shoshana Milgram est professeur agrégée de lettres à l’Université de Virginia Tech ; elle a enseigné et publié sur divers auteurs tel que Victor Hugo, George Sand, Dostoïevski, Tolstoï, Nabokov et beaucoup d’autres. Elle est l’auteur du chapitre biographique dans A Companion to Ayn Rand, publié par Blackwell. Durant OCON 2018, j’ai eu l’opportunité de rencontrer cette petite femme pleine de passion et d’énergie et de l’interviewer sur sa biographie d’Ayn Rand, un travail prometteur encore en cours.

Je remercie Cornelius Robbins de m’avoir aidé pour la transcription écrite. Avant de vous révéler l’interview, voici un petit message de Shoshana Milgram :

Je tiens à remercier Gio pour nos merveilleuses conversations durant OCON à Newport Beach, pour son blog informatif et pour m’avoir posé de bonnes questions lors de notre entretien à l’heure du déjeuner. La transcription de notre entretien préserve l’informalité de notre échange. J’ai apporté des modifications à des fins de clarification.

Cette interview aborde essentiellement trois thèmes : le livre de Shoshana Milgram, le tempérament d’Ayn Rand, et les lectures d’Ayn Rand. Cette interview peut contenir quelques spoilers de romans d’Ayn Rand.

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