Reisman, élève de Mises et Rand

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George Reisman (né en 1937)

George Reisman est un économiste, auteur de l’une des plus importantes somme sur le capitalisme intitulée Capitalism: A Treatise on Economics sortie en 1996, disponible gratuitement en ligne. Il fut l’élève de Ludwig von Mises, sous la direction duquel il a passé son doctorat d’économie, puis de Ayn Rand par la suite.

Dans la préface de son ouvrage, il raconte ses souvenirs, d’abord de Mises, puis de Rand. Ce qui suit est l’extrait, traduit par mes soins, où il raconte sa rencontre avec Ayn Rand. Replaçons le contexte : Avec quelques amis qui suivaient le séminaire de Ludwig von Mises, ils formaient un groupe informel appelé le « Cercle Bastiat », en référence à l’économiste français Frédéric Bastiat. Puis, un beau jour :


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Murray Rothbard

Lors de l’un de nos rassemblements, à l’été 1954, plus de trois ans avant la publication de La Grève, Murray Rothbard évoqua le nom d’Ayn Rand, dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Il la décrivait comme une personne extrêmement intéressante et, quand il a observé la curiosité de tout notre groupe, nous a demandé si nous serions intéressés de la rencontrer. Tout le monde dans le groupe était très intéressé. Il a alors organisé une réunion pour le deuxième samedi soir de juillet, à l’appartement d’Ayn Rand dans le centre de Manhattan.

Cette rencontre, et la suivante une semaine plus tard, eurent un effet inoubliable sur moi. Durant plus d’un an avant d’entrer dans l’appartement d’Ayn Rand, je soutenais trois valeurs intellectuelles essentielles explicitement formulées : le libéralisme (au sens où Mises utilisait le terme, et qui signifiait en fait le capitalisme) ; l’utilitarisme, qui était ma philosophie éthique et que j’avais en grande partie appris de Mises (mais pas totalement, puisque j’étais déjà parvenu moi-même à la conclusion que tout ce qu’une personne fait est égoïste dans la mesure où elle cherche à atteindre ses fins) ; et le « maccarthysme », pour lequel j’étais enthousiaste, parce que je croyais que le pays était lourdement infesté de communistes et de socialistes, que je détestais, et à qui le sénateur McCarthy causait beaucoup de vexations. Au moment où j’ai quitté l’appartement d’Ayn Rand, même après la première rencontre, j’étais sérieusement ébranlé dans mon attachement à l’utilitarisme.

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McCarthy

Les deux réunions commencaient vers 20h30 et duraient jusqu’à environ cinq heures du matin. Lorsqu’on m’a présenté à elle, je n’avais aucune réelle idée de son calibre intellectuel. J’ai rapidement commencé à apprendre son estime d’elle-même, cependant, quand je lui ai offert deux billets pour un dîner à venir en l’honneur de Roy Cohn, assistant en chef du sénateur McCarthy, auquel le sénateur McCarthy serait lui-même présent (Je devais faire un bref discours lors de l’événement, et quand j’ai mentionné à l’un des organisateurs de l’événement que j’allais rencontrer Ayn Rand, elle m’a demandé d’étendre l’invitation.) Miss Rand a décliné l’invitation au motif que pour s’impliquer comme elle aurait eu besoin de l’être, elle aurait dû mettre de côté son projet actuel (qui était l’écriture de La Grève) et faire pour McCarthy ce que Zola avait fait pour Dreyfus. J’avais vu le film de Paul Muni, Zola, et j’avais donc une bonne idée de la stature de Zola. Je ne me rappelle pas très bien comment j’ai vécu la comparaison, mais c’était probablement quelque chose de comparable à l’expression d’un sifflement silencieux. (Après avoir compris la nature des accomplissements d’Ayn Rand, une comparaison avec Zola semble largement trop modeste.)

Lors des deux réunions, j’ai passé la plupart de mon temps à débattre avec Ayn Rand pour savoir si les valeurs étaient subjectives ou objectives, tandis que Rothbard, comme il le décrivait lui-même plus tard, observait avec amusement, me regardant soulever toutes les questions et objections qu’il avait lui-même soulevé à quelques occasions précédentes, également en vain.

J’ai eu un sentiment d’étonnement à ces deux réunions. J’étais stupéfait d’avoir été impliqué dans un débat qui, au début, me semblait absolument résolu à mes yeux, et pourtant je ne pouvais pas gagner. J’étais étonné que mon adversaire exprime des opinions que je trouvais totalement naïves, mais auxquelles j’étais incapables de répondre sans être conduit à tenir des positions que je ne voulais pas tenir, et que j’étais constamment conduit à tenir.

Aucune des soirées n’était très agréable. À un moment donné — je ne sais pas comment nous en sommes arrivés au sujet, ni si cela s’est produit lors de notre première ou de notre deuxième réunion —, j’ai exprimé la conviction qu’un néant devait exister. Sinon, je ne voyais pas comment l’existence du mouvement était possible, puisque deux objets ne pouvaient pas occuper la même place en même temps. La réponse d’Ayn Rand à l’expression de ma conviction était que « c’est pire que tout ce qu’un communiste pourrait dire. » (Rétrospectivement, sachant que le point de départ de sa philosophie est que « l’existence existe », je réalise qu’elle a pris ma déclaration comme signifiant que j’ai soutenu l’existence de « l’inexistence », soutenant ainsi la pire contradiction possible.)

À cause de cet inconfort, je n’ai pas souhaité la revoir avant d’avoir lu La Grève. Cependant, je ne pouvais pas oublier nos réunions et je ne pouvais pas m’empêcher de me demander si elle n’avait pas raison de dire que les valeurs étaient vraiment objectives après tout. J’étais très troublé par les implications de la proposition selon laquelle toutes les valeurs sont ultimement arbitraires et subjectives, comme l’affirmait Mises. Il ne semblait plus suffisant que la grande majorité des gens se trouvaient préférer la vie à la mort, ou la santé et la richesse à la maladie et la pauvreté. Car si ce n’était pas le cas, il n’y aurait rien à leur dire qui pourrait leur faire changer d’avis, et s’ils étaient suffisament nombreux, aucun moyen de les combattre, et, pire encore, aucun moyen de condamner même moralement les massacres qu’ils pourraient commettre, parce que si toutes les valeurs étaient vraiment arbitraires et subjectives, les valeurs d’un sadique dans un camp de concentration seraient aussi bonnes et aussi morales que les valeurs des plus grands créateurs du monde.

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Ludwig von Mises

Les années entre mes premières rencontres avec Ayn Rand et la publication de La Grève couvrent ma deuxième année à l’université. À ce moment là, j’éprouvais un sérieux doute intellectuel lié à ma capacité à défendre le capitalisme. Ce que j’avais appris de Mises me permettait de répondre de manière décisive à pratiquement tous les arguments qui avaient été avancés contre le capitalisme avant 1930, ce qui était plus que suffisant pour répondre à mes professeurs de lycée. Mais mes professeurs d’université présentaient un défi différent. Ils enseignaient le keynésianisme et la doctrine de la concurrence pure et parfaite dans la concurrence imparfaite. Mises, devais-je conclure à contrecœur, n’avait pas traité adéquatement ces doctrines[1]. En tout cas, c’était deux domaines majeurs dans lesquels je me suis trouvé incapable de me tourner vers ses écrits pour trouver le genre d’aide décisive que j’attendais de lui.

Les doutes que j’éprouvais à l’université ne répondaient à aucune sorte d’argumentation solide, mais plutôt à des fantômes d’arguments qui ne pouvaient être saisis de manière claire et précise et qui, en fait, présentaient habituellement des absurdités évidentes. Ceci était vrai de la doctrine du multiplicateur keynésien ou de l’idée de la doctrine de la concurrence pure et parfaite d’après laquelle la concurrence impliquerait l’absence de rivalité. Malgré les absurdités, tous les professeurs et pratiquement tous mes camarades de Columbia semblaient parfaitement à l’aise avec les doctrines et absolument certains de leur vérité.

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Oskar Lange

Si un exemple concret pouvait traduire la malhonnêteté intellectuelle du département d’économie de Columbia à l’époque, ce serait le suivant : Négligeant de fournir une seule copie de l’un des écrits de von Mises, ou même de mentionner l’existence de l’un d’eux dans l’une des lectures assignées ou, pour ce que je sais, dans une salle de classe, le département veillait littéralement à ce que des douzaines de copies de la tentative d’Oskar Lange de réfutation de la doctrine de Mises sur l’impossibilité du calcul économique sous le socialisme soient disponibles sur la réserve ouverte dans la bibliothèque — en tant que lecture additionnelle facultative du cours d’introduction.

L’économie n’était pas le seul domaine à l’université où j’éprouvais de la répulsion pour les enseignements de Columbia. Je vivais la même expérience dans les cours dits de civilisations contemporaines que je devais suivre, et dans les cours d’histoire. Je sais que je l’aurais aussi éprouvé dans des cours de philosophie, mais j’ai judicieusement laissé tomber les un ou deux cours auxquels je me suis inscrit après la première semaine. Il y avait, bien sûr, des choses que j’appréciais à l’université, qui m’ont beaucoup enrichi : avoir à lire les grands classiques de la littérature occidentale, ce que je n’aurais probablement pas fait seul ; le cours d’anglais de première année, qui m’ont donné la possibilité d’écrire un solide essai ; les cours d’allemand ; et les cours de mathématiques. Cependant, à l’exception de trois des cours de mathématiques, presque tous étaient dans les deux premières années. Au moment de ma dernière année, j’étais profondément aigri envers l’université de Columbia. Je me souviens que je marchais dans le campus et notais les noms des différents bâtiments : « École des Mines », « École d’Ingénierie », « Hall de Philosophie », et ainsi de suite. Je me souviens avoir pensé que les deux premiers servaient des buts honorables, tandis que le troisième ne servait à rien d’autre qu’à émettre du poison intellectuel.

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Première édition de « La Grève », 1957.

Je ne sais pas si mon éducation universitaire aurait pu endommager mon développement intellectuel de façon permanente. Elle n’en a pas eu l’occasion. Quelques mois après l’obtention du diplôme, La Grève est apparu.

J’ai obtenu une copie très tôt et j’ai commencé à le lire presque immédiatement. Une fois commencé, je ne pouvais m’arrêter, sauf pour des choses aussi nécessaires que manger et dormir. J’étais simplement absorbé par ce que je pense désormais être l’intrigue de roman la plus excitante jamais écrite. Toutes les deux cents pages environ, l’histoire atteignait un nouveau niveau d’intensité, rendant le dénouement encore plus nécessaire qu’avant. Je me suis arrêté seulement quand j’ai fini le livre, quatre jours après l’avoir commencé. Quand j’ai fini, la seule chose que je pouvais trouver à redire, ironiquement, était que le livre était trop court et que les méchants n’étaient pas assez sombres.

La première chose que j’ai retiré de La Grève et du système philosophique qu’il présentait était un puissant renforcement de ma conviction que mes idées de base étaient justes et un regain de confiance dans ma capacité d’exposer les erreurs de mes professeurs.

Très peu de temps après, tout le Cercle Bastiat, moi inclus, rencontra à nouveau Ayn Rand. Nous étions tous extrêmement enthousiastes à propos de La Grève. Rothbard écrivit à Ayn Rand une lettre dans laquelle, je crois, il la comparait au soleil, que l’on ne peut approcher de trop près. Je pensais vraiment que La Grève convertirait le pays — en environ six semaines ; je ne pouvais pas comprendre comment quelqu’un pouvait le lire sans être convaincu, ou sans être hospitalisé pour dépression nerveuse.

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Robert Hessen

L’hiver suivant, Rothbard, Ralph Raico et moi, et, je pense, Robert Hessen, nous nous sommes tous inscrits au tout premier cours magistral sur l’Objectivisme. C’était même avant que l’Objectivisme ait le nom d’ « Objectivisme » et était encore simplement décrit comme « la philosophie d’Ayn Rand ». Néanmoins, l’été de cette même année 1958, des tensions avaient commencé à se développer entre Rothbard et Ayn Rand, qui conduisirent à une rupture des relations, incluant mon amitié avec lui [2].

Peu après cette rupture, j’ai pris la place de Rothbard en faisant une présentation dans le salon d’Ayn Rand pour défendre « la concurrence des gouvernements », c’est-à-dire l’achat et la vente de services étatiques tels que la police, les tribunaux et l’armée dans un marché libre. À la suite des critiques d’Ayn Rand, je suis arrivé à la conclusion que l’idée était intenable, ne serait-ce que parce qu’elle abandonnait la distinction entre action privée et action étatique et impliquait implicitement une action étatique non réglementée et non contrôlée, c’est-à-dire un usage de la force physique non contrôlé et non réglementé. C’était l’implication logique du fait de traiter l’État comme une entreprise privée libre. Je devais conclure que l’État, sous la forme d’un monopole légal hautement réglementé et strictement contrôlé sur l’usage de la force, était nécessaire après tout, pour fournir une base essentielle aux marchés privés non réglementés et non contrôlés de tous les biens et services, qui pourraient ensuite fonctionner totalement libre de la menace de force physique. Ceci, en effet, ne représentait rien de plus qu’un retour à mon point de départ. C’était ce que réprésentait l’État établi par la Constitution américaine et que j’avais tant admiré.

CapitalismReismanÀ ce moment-là, et plus tard, je suis devenu influencé par les idées d’Ayn Rand de plusieurs façons, en partie grâce au fait que, entre les années 1957 et sa mort en 1982, j’ai eu l’occasion de la rencontrer fréquemment et de parler longuement avec elle de ses écrits. L’influence de sa philosophie exaltant les droits individuels, la valeur de la vie humaine et de la raison apparaît à maintes reprises dans ce livre et définit son ton intellectuel. Pour être précis, j’ai trouvé que son traitement des concepts de droits individuels et de liberté était de loin supérieur à celui de n’importe qui d’autre, je l’ai repris et appliqué abondamment dans le chapitre 1, ainsi que comme base de mon traitement des monopoles en tant que création étatique dans le chapitre 10. Au chapitre 1, dans l’esprit d’Ayn Rand, j’ai montré comment l’ensemble du développement capitaliste, y compris le développement de la gamme des ses institutions, allant de la propriété privée de la terre à la division du travail en passant par le progrès économique continu, peuvent être compris en tant que « pouvoir auto-élargi de la raison humaine pour servir la vie humaine ». Au chapitre 2, j’ai fait de sa vision du rôle de la raison dans la vie humaine, de l’objectivité des valeurs, et de l’intégration du corps et de l’esprit, des éléments essentiels de mon approche des fondements de l’économie, c’est-à-dire du besoin objectif de l’homme à la fois pour l’offre croissante de richesses que produit le capitalisme, et pour la science économique elle-même. Son influence imprègne ma critique de l’écologie dans le chapitre 3. Elle est présente dans ma discussion sur la concurrence au chapitre 9, où j’ai adopté son principe de la « pyramide des capacité » et l’ai intégré à la loi des avantages comparatifs. Elle apparaît dans ma critique de la doctrine de la concurrence pure et parfaite au chapitre 10, dont une grande partie a été initialement publiée dans The Objectivist sous sa direction éditoriale. Elle se trouve également dans les aspects épistémologiques des chapitres 11, 15 et 18, c’est-à-dire dans mon approche des définitions, des concepts axiomatiques et des erreurs épistémologiques de Keynes et de ses disciples. Son influence se trouve probablement dans une certaine mesure dans chaque chapitre, à tout le moins dans la mesure où elle a contribué à me permettre de mieux savoir ce qu’est un argument puissant et ce qui n’en est pas. Inutile de dire qu’elle est très présente dans mon traitement des influences philosophiques qui ont conduit au développement de la civilisation capitaliste et des influences philosophiques actuelles qui menacent de la détruire, et, bien sûr, partout où je traite de questions aussi essentielles que l’égoïsme contre l’altruisme, l’individualisme contre le collectivisme, et la raison contre le mysticisme.

En regardant le passé et tout ce qui a conduit à la rédaction de ce livre, je ne peux m’empêcher de tirer le maximum de fierté et de satisfaction du fait qu’ayant été à la fois l’élève de Ludwig von Mises et d’Ayn Rand, j’ai pu acquérir ce qui, selon mes propres critères est, à tout le moins, le « pedigree intellectuel » le plus élevé possible pour n’importe quel penseur, de mon vivant, ou même dans n’importe quelle autre vie.


[1] Cette conclusion peut sembler quelque peu ironique étant donné que ce qui est aujourd’hui accepté comme une critique majeure nouvelle et convaincante du keynésianisme, à savoir la « théorie des anticipations rationnelles », n’est rien de plus que les arguments avancés par Mises et Hazlitt dans les années 50, pour lesquels ils n’ont reçu aucun crédit.

[2] Quand j’ai connu Rothbard, il était un pro-McCarthy, anticommuniste. Plus tard, aussi incroyable que cela puisse paraître, il devint un admirateur de l’Union Soviétique !


EDIT : En complément de cet article, une conférence de Reisman où on l’entend de vive voix raconter ce qui précède, à partir de 34mn22 dans la vidéo.

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Auteur : objectivismefr

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

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