La vision évolutive d’Ayn Rand sur Nietzsche

lesterL’article qui suit, traduit par mes soins, a été rédigé par Lester H. Hunt (portrait ci-contre), professeur émérite de philosophie à l’université de Wisconsin-Madison et été publié en tant que chapitre dans A Companion to Ayn Rand, sorti en 2016L’article original en anglais est disponible sur le site personnel de l’auteur. Hunt a beaucoup écrit, à la fois sur Nietzsche, et sur Ayn Rand.


PHILOSOPHE FAVORI — Nietzsche. Son « Ainsi parlait Zarathoustra » est ma Bible. Je ne pourrais jamais me suicider tant que je l’ai.

Ayn Rand, répondant à un questionnaire, vers 1935.

Tu ne sembles toujours pas savoir toi-même que ton idée est nouvelle. Ce n’est pas Nietzsche ou cette autre andouille, … Max Stirner … [Roark] c’est quelque chose, il n’a même pas à le dire. Tu offres également l’énoncé logique — et c’est à l’opposé de toute bête blonde ou surhomme allemand. C’est un américain.

Isabel Paterson à Ayn Rand, 1943.

Je suis très soucieuse de séparer entièrement l’Objectivisme et Nietzsche. (…) Je ne veux à aucun égard être confondue avec Nietzsche.

Ayn Rand, Interview radio, 1964.

Friedrich Nietzsche (1844-1900) est sans doute le philosophe auquel Ayn Rand est le plus souvent associée dans les discussions courantes sur ses idées. La relation entre ses idées et celles de l’écrivain et penseur allemand font l’objet d’erreurs d’interprétations les plus folles. La tendance générale de ces erreurs est d’exagérer grandement la similitude entre les idées de ces deux penseurs. Néanmoins, il existe en quelque sorte des liens entre eux, et ils sont intéressants.

AynRandNietzsche

Une chose qui peut rendre leur relation difficile à comprendre est le fait que la relation de Rand avec Nietzsche a considérablement changé au fil des années. L’histoire de cette relation peut être divisée en trois périodes différentes. La première commence pendant ses années d’étudiante en Russie et se termine avec l’achèvement de La Source Vive (à peu près de 1921 jusqu’à 1942). La deuxième période suit l’achèvement de La Source Vive et se termine avec l’achèvement de La Grève (1942-1957). La troisième et dernière période (1957-1982) suit l’écriture de La Grève et se termine par sa mort.

Au cours de la première période, il est possible de trouver dans ses écrits des idées, des attitudes et même des tournures de phrases qui rappellent aisément celles de Nietzsche. À mesure qu’elle mûrit, ces éléments semblables sont substantiellement transformés et repensés, souvent ingénieusement, pour correspondre à un point de vue qui diffère de plus en plus de celui de Nietzsche. Dans la seconde période, ces échos disparaissent de son travail, et son style — à la fois d’écriture et de pensée — est radicalement différent de celui de Nietzsche. Pendant la troisième période, son activité en tant qu’écrivain prend la forme d’essais. Des références explicites à Nietzsche réapparaissent désormais dans ses écrits et ses déclarations publiques de temps à autre, mais elles ont toujours un ton négatif et parfois dur. Évidemment, quelque chose a changé au fil des années : à tout le moins, son attitude envers Nietzsche a changé. Il ne fait aucun doute que ce changement d’attitude a été provoqué par d’autres développements plus profonds. Dans ce chapitre, je vais faire quelques suggestions sur ce qu’était ces développements plus profonds. Cependant, je vais d’abord raconter plus en détail l’histoire de l’attitude changeante de Rand envers Nietzsche.

Ayn Rand découvrit les œuvres de Nietzsche en Russie, durant sa première année à l’université, alors qu’elle avait quinze ou seize ans. Ainsi qu’elle s’en souvint des années plus tard, une cousine plus âgée lui dit, « pas très aimablement », qu’elle devrait le lire parce qu’il « la battait sur toutes ses idées. » Elle dit plus tard qu’elle pensait ensuite avoir lu « tout ses œuvres », ou du moins tout ce qui avait été traduit en russe. En arrivant en Amérique en 1926, les trois premiers livres qu’elle acheta étaient Ainsi parlait Zarathoustra, livre qu’elle a ensuite lu plusieurs fois, ainsi que Par-delà le bien et le mal et L’Antéchrist. [1]

NietzscheLivresReduc

Les années qui suivirent furent une période d’intense intérêt pour Nietzsche. À l’âge de 23 ans, alors qu’elle vivait à Los Angeles en 1928, elle écrivit des notes détaillées pour un roman qu’elle prévoyait d’écrire à l’époque, intitulé The Little Street. [2] C’est sans nul doute son écrit le plus nietzschéen qui subsiste aujourd’hui. Les thèmes nietzschéens commencent déjà par le titre, qui rappelle une théorie chère à Nietzsche, à savoir que l’ennemi de l’idéal n’est pas le mauvais ou le méchant, mais le petit. Il croyait que les traits fondamentaux qui permettent d’être héroïquement bons permettent aussi d’être mauvais. C’est d’après de telles idées que Rand caractérise le héros de The Little Street, un jeune homme « supérieur à la foule et intensément, presque douloureusement conscient de ça » — une expérience que Nietzsche, incidemment, aimait appeler « le pathos de la distance ». Ce jeune homme se trouve aussi être un meurtrier. Il aurait pu être un grand homme, sauf qu’il vit dans un monde dirigé par et pour une médiocrité suffocante et ennuyeuse. Elle cite le chapitre « Des vieilles et des nouvelles tables » de Zarathoustra : « Oh, que ce qu’ils ont de meilleur est si petit ! Oh, que ce qu’ils ont de pire est si petit ! » L’histoire se caractérise par une hostilité implacable envers le christianisme : le méchant, victime du meurtre commis par le héros, est un ecclésiastique « bien-aimé ». Cependant le vrai méchant de l’histoire est ce que Rand appelle « la foule ». Dans l’univers de cette histoire, la plupart des gens ont une forte tendance à se lier avec « compréhension sympathique et sentiment mutuels envers les autres » et à réagir avec une « fureur subconsciente » contre tout ce qui lui semble être au-dessus d’elle. « Humilier, abattre — c’est le plus grand plaisir de la foule. » Tout ceci est authentiquement nietzschéen, aussi bien en termes de style, de sentiment et d’idées. [3]

Nous n’avons probablement aucun moyen de savoir à quoi ressemblait la vision du monde de Rand à ce stade de sa vie, et il est extrêmement douteux qu’elle ait été à un moment d’accord avec tous les grands principes de la philosophie de Nietzsche. Néanmoins, les notes pour The Little Street sont pleines de thèmes nietzschéens et il n’y a rien qui soit en conflit avec les vues de Nietzsche. L’auteur de ces notes s’efforce d’écrire une œuvre de fiction avec un thème philosophique plutôt que d’élaborer de nouvelles thèses philosophiques, et à cette fin, elle s’inspire de la philosophie de Nietzsche, ou des parties qu’elle trouve pertinentes et intéressantes.

JournalsOfAynRandLa première tentative concertée d’écriture philosophique que nous avons de Rand est une entrée de son journal datée du 9 avril 1934. Celle-ci exprime des attitudes qui coïncident avec celles de Nietzsche mais s’en distinguent nettement en même temps. Le sujet de l’entrée est son opposition à la religion : « Je veux combattre la religion », dit-elle au début, « en tant que racine de tout mensonge humain et seul prétexte pour la souffrance ». Elle donne deux raisons de son opposition à la religion. La première est que la religion permet de « considérer les idéaux comme quelque chose d’abstrait et de détaché de la vie quotidienne. » Jusqu’à présent, ces commentaires présentent des similitudes évidentes avec les thèmes de Nietzsche. Lui aussi était critique de diverses religions (en particulier le christianisme) et il recherchait également des idéaux pouvant être vécus ici sur terre.

Toutefois, son ton ici est différent de celui qui est typique de Nietzsche, et la deuxième raison qu’elle donne pour rejeter la religion donne un indice quant à la raison de cette différence : « La foi est la pire malédiction de l’humanité« , écrit-elle, soulignant les mots,  « en tant qu’exacte antithèse et ennemie de la pensée« . La raison pour laquelle la foi est si mauvaise est qu’elle est en conflit avec une valeur fondamentale et absolue : « La pensée et la raison sont les seules armes de l’humanité, leur seul outil de compréhension possible. Quiconque demande que quelque chose soit accepté sur la foi — ou s’appuie sur un quelconque … instinct supra-logique — nie toute raison. » Ceci est assez différent du traitement de la foi que nous trouvons chez Nietzsche. Il est vrai, bien sûr, qu’il critique la foi. Il dit que « la foi ne déplace pas de montagnes, elle en place souvent, là où il n’y en a point » « La foi », nous dit-il également, « c’est ne point vouloir savoir ce qui est vrai. » [4] Mais ses commentaires critiques sur la foi prennent généralement la forme d’une accusation selon laquelle elle serait futile ou, au pire, un symptôme que quelque chose d’autre serait mauvais dans la vie de quelqu’un.

NaissanceDeLaTragedieRand, quant à elle, accuse la foi d’être en réalité toxique en soi et par elle-même. Il y a une raison évidente de cette différence. Bien que Nietzsche convienne que la foi soit l’ennemie de la raison, il ne tient pas la raison pour une valeur absolue. Alors qu’il abandonnera plus tard l’irrationalisme complet de son premier livre, La Naissance de la Tragédie, sa pensée contiendra toujours des éléments irrationnels, et il ne pensa certainement jamais que la valeur de la raison soit absolue ou fondamentale pour d’autres valeurs. Par conséquent, sa condamnation de la foi n’a pas le caractère fort et catégorique de Rand. Le point important ici est bien sûr la différence entre Rand et Nietzsche sur la question de la valeur de la raison. Comme on le sait, Ayn Rand considérait la raison comme une valeur absolue, et ce fut manifestement le cas au moins dès cette entrée dans le journal de 1934. En effet, elle déclara dans une interview autobiographique des décennies plus tard que l’esprit irrationaliste des écrits de Nietzsche la dérangeait depuis le tout début. Parlant de La Naissance de la Tragédie, elle dit : « Si avant cela je pensais déjà qu’il était anti-raison, ici, il était spécifiquement affirmé que la raison est une faculté inférieure, et que certaines sortes d’ivresses émotionnelles, le principe de Dionysos, lui étaient supérieures. Pour moi, ceci l’a vraiment disqualifié en tant qu’allié spirituel sérieux. » Cette différence entre elle et Nietzsche est profonde et donne lieu à d’autres différences entre eux, différences qui deviendront de plus en plus importantes dans son travail au cours du temps.

Dans une autre entrée de ce même journal de 1934, Rand prend aussi une autre position qui la sépare de Nietzsche sur une question fondamentale : elle défend le libre-arbitre. Nietzsche précise qu’il est déterministe : ceci est crucial pour sa critique de l’idée de responsabilité morale, et aussi pour son argument en faveur de la notion d’ « éternel retour ». En effet, Rand dit dans l’interview autobiographique que c’est un autre point sur lequel elle diffère de Nietzsche depuis le début.

Cependant, lorsque les gens associent Nietzsche à Rand comme ils le font souvent, ils ne pensent pas à des questions métaphysiques et épistémologiques telles que le déterminisme et la validité de la raison. Ils pensent probablement à des questions éthiques principalement. On ne sait pas dans quelle mesure, à cette époque du début des années trente, sa position éthique était nettement différente de celle de Nietzsche. Il y a des passages dans la première édition de Nous, les Vivants (1936), plus tard coupés ou révisés dans la seconde édition (1959), qui évoquent assez les pensées et les attitudes nietzschéennes. Ils restent plutôt ambiguë sur la question de la relation entre l’éthique de Rand et celles de Nietzsche. Interrogée par Andrei pour savoir si on peut sacrifier le grand nombre pour le bien de quelques-uns, Kira répond :WeTheLiving1936

Vous pouvez ! Vous devez. Lorsque ces quelques-uns sont les meilleurs. Niez au meilleur son droit au sommet — et vous n’avez plus de meilleur. Que sont vos masses, sinon de la terre à mouler sous les pieds, du combustible à brûler pour ceux qui le méritent ? [5]

Ceci ressemble beaucoup à quelque chose que pourrait dire l’auteur de Zarathoustra.

Les points de vue éthiques de Nietzsche étaient centrés sur des questions de caractère, plutôt que sur des questions concernant les actions à mener. Son idéal était un type de personne — représenté dans Zarathoustra par l’image du surhomme. La principale tâche éthique est de faciliter l’existence de ces êtres humains exemplaires, et la société idéale pour Nietzsche serait celle dans laquelle ceux qui ne sont pas exemplaires trouvent un sens dans leur vie en soutenant ceux qui le sont. [6] Ce point de vue pourrait être exprimé, de façon assez hyperbolique, en disant que le mieux que la plupart d’entre nous pourrions faire serait de servir de « combustible à brûler pour ceux qui le méritent ». La question de savoir à quel point Rand est proche de cette vision, dans ce qu’on appelle parfois les « passages nietzschéens » de Nous, les Vivants dépend de la manière dont on interprète ces passages [7].

LaSourceViveSi la relation entre l’éthique de Nous, les Vivants et celle de Nietzsche est ambiguë, La Source Vive représente une rupture claire, nette et profonde avec Nietzsche. [8] L’un des principaux thèmes du roman est celui de la compréhension correcte d’un concept qui est fondamental pour la philosophie de Nietzsche et, en particulier, pour son éthique. Il s’agit de la nature du pouvoir, du pouvoir en tant que valeur. Deux des personnages principaux du roman, Howard Roark et Gail Wynand, sont contrastés et caractérisés par la façon différente dont ils interprètent ce concept. Rand fait clairement comprendre que le pouvoir est la valeur fondamentale de Wynand. Comme il le dit à un moment donné dans une conversation avec Dominique Francon : « La puissance, Dominique. La seule chose au monde que j’aie jamais désirée. Savoir qu’il n’y a pas un homme sur terre que je ne puisse obliger à faire… certaines choses. » [9] D’autre part, Roark n’est pas représenté comme quelqu’un qui est heureux d’être impuissant. Lui aussi s’intéresse au pouvoir, mais c’est un pouvoir complètement différent de celui que cherche Wynand. Ce dernier s’intéresse au pouvoir sur les autres, tandis que Roark s’intéresse au pouvoir d’agir et en particulier de créer. Une partie du sens de l’interaction entre ces deux personnages, laquelle aboutit finalement à la ruine morale de Wynand, et une partie du sens du discours de Roark au tribunal, est de montrer que le type de pouvoir que cherche Wynand n’est pas un vrai pouvoir. Nietzsche l’aurait certainement considéré comme un vrai pouvoir. Ceci constitue une différence profonde entre les valeurs de Rand et celles de Nietzsche. Évidemment, cela conduira à de profondes différences entre eux en ce qui concerne la façon dont les gens devraient se traiter les uns les autres.

Bien que cette critique de Nietzsche ait un effet profond sur d’autres différences entre Rand et Nietzsche, il est possible de la voir comme une révision d’un thème central nietzschéen, plutôt que comme un rejet catégorique. Le pouvoir est toujours une valeur importante, bien que ce soit le pouvoir sur la nature, et non le pouvoir sur les êtres humains, qui représente le pouvoir réel. En effet, la critique de Roark sur le pouvoir wynandien dans son discours du procès a une sonorité nietzschéenne intéressante : « Les conducteurs d’hommes », dit-il, « … existent entièrement en fonction des autres », en ce sens leur « but est dans leurs sujets, dans l’acte d’asservissement » et le résultat est qu’ils « sont aussi dépendants que le mendiant, le travailleur social ou le bandit. » [10] C’est une critique que Nietzsche devrait prendre au sérieux, précisément parce que c’est comme s’il s’agissait d’une critique contre lui dans ses propres termes. Rand dit que chercher le pouvoir sur les autres c’est violer sa propre autosuffisance psychologique. C’est précisément le genre de considération que Nietzsche lui-même voyait comme sapant la propre puissance de quelqu’un. [11]

Peu de temps après avoir terminé La Source Vive, Rand a développé des idées qui rendaient très clair que son éthique n’était pas simplement une révision radicale de l’éthique nietzschéenne mais en réalité une alternative diamétralement opposée à celle-ci. Le principal projet d’écriture qui devait suivre était un essai, « The Moral Basis of Individualism », qu’elle a finalement abandonné. Sur la première page des notes et des brouillons qu’elle avait faits pour ce projet, daté du 12 août 1943, nous trouvons ce mémorandum : « Le rapport légitime de l’homme aux hommes, déduit de la loi morale. (Des personnes qui échangent, pas des servants.) » C’est manifestement la première apparition dans les écrits de Rand, de l’idée, plus tard élaborée dans La Grève, de la société juste comme une société dans laquelle les gens sont liés les uns aux autres principalement en tant que personnes qui échangent.

220px-nietzsche187a
Friedrich Nietzsche

Pour voir à quel point cela indique un fossé grandissant entre son éthique et celle de Nietzsche, considérons brièvement l’idée éthique la plus connue de ce dernier : son explication de la différence entre « morale de maîtres » et « morale d’esclaves ». Nietzsche a utilisé cette distinction pour expliquer diverses caractéristiques de différents codes moraux qui existent aujourd’hui en termes de réactions psychologiques différentes que nos ancêtres ont eu en se trouvant dans la position d’un maître ou d’un esclave. Les maîtres ont eu tendance à développer une certaine sorte de code moral, et les esclaves ont eu tendance à en créer un autre. Une caractéristique évidente de l’esclavage en tant que façon de traiter les êtres humains est bien sûr l’implication d’énormes quantités de pouvoirs « sur les autres ». Une autre caractéristique, un peu moins évidente, mais qui est étroitement liée à celle-ci, est que la relation entre le maître et l’esclave est, ainsi qu’on le dit en théorie des jeux, « un jeu à somme nulle » [12] : c’est une relation qui profite à une personne au détriment de l’autre. Si on considère cette relation comme une sorte de paradigme de ce que sont les relations sociales, alors on voit le monde de sorte que « le gain d’un homme est la perte d’un autre ». C’est effectivement la façon dont Nietzsche tend à voir le monde, et ceci aide à expliquer pourquoi il juge le pouvoir sur les autres d’une façon très différente de Rand. Dans un monde à somme nulle, il serait très important d’acquérir du contrôle sur les autres, de l’étendre aussi loin que possible et de le conserver aussi longtemps que possible. Dans un tel monde, vos voisins veulent vivre et prospérer comme vous et ils ne feront pas ce qui est dans votre intérêt s’ils ont le choix.

Une société de personnes qui échangent est l’exact opposé de ce genre de monde. L’échange, contrairement à l’esclavage, est une relation basée sur le consentement mutuel. Pour cette raison, les deux parties progressent dans leurs propres buts par le biais de l’échange, sans quoi ils n’y participeraient pas volontairement. En agissant dans le cadre des droits qui rendent l’échange possible, les gens deviennent une valeur positive les uns pour les autres. Le passage d’un monde d’hégémonie à un monde d’échange a des implications dont les proportions sont à couper le souffle, qui s’étendent jusqu’au sens de la vie d’une personne. Nietzsche a toujours caractérisé sa vision de la vie comme « tragique ». Celle de Rand est tout sauf tragique. Une des raisons probables de cette très grande différence entre eux sur le sens de la vie est la différence éthique sous-jacente [13].

L’introduction de l’idée de la société en tant que système de personnes qui échangent amène un autre développement subtil et fondamental. Dans le même journal philosophique précoce (1934) dans lequel Rand déclare la guerre à la foi, elle inclut le commentaire suivant sur la philosophie politique :

La nouvelle conception, je l’espère, de l’État que je veux défendre, c’est l’État comme moyen et non comme fin ; un moyen pour la commodité du type supérieur d’homme. (…) L’Etat, non pas comme esclave du grand nombre, mais précisément le contraire, comme défense de l’individu contre le grand nombre. Libérer l’homme de la tyrannie des nombres. La faute des démocraties libérales — donner pleins droits à la quantité — aux majorités — ils oublient les droits de la qualité, qui sont des droits beaucoup plus élevés. Prouver que les différences de qualité existent non seulement inexorablement, mais devraient exister. L’étape suivante — la démocratie des supérieurs seulement.

Ici, elle fonctionne encore sur la base d’une prémisse nietzschéenne selon laquelle les individus supérieurs sont si différents des autres qu’ils n’ont même pas les mêmes droits. Ceci devra changer à mesure qu’elle évolue vers le paradigme de la société de l’échange. L’échange est une relation de consentement mutuel, dans laquelle aucune des deux parties ne peut être tenue pour acquise. Il est également symétrique d’une certaine façon : chaque partie obtient ce qu’elle désire de l’autre à condition de remplir les conditions, fixées par l’autre, pour leur coopération volontaire. À un niveau fondamental, ils doivent avoir les mêmes genre de droits, notamment les droits de propriété les plus élémentaires. C’est exactement le point de vue auquel Rand finira par aboutir. [14]

Pendant les années où La Grève était en préparation, Rand développa ses points de vue dans les domaines fondamentaux de l’épistémologie et de la métaphysique, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant de façon très extensive. Alors que sa réflexion sur ces sujets progressait, le fossé entre elle et Nietzsche s’est encore creusé. Les conceptions de Nietzsche sur l’épistémologie ont changé à plusieurs reprises et sont sujettes à diverses interprétations, mais ses opinions ne peuvent en aucun cas être qualifiées d' »Objectivistes ». LaVolonteDePuissanceIl a souvent qualifié son point de vue comme une forme de « perspectivisme » par lequel il semble signifier (à tout le moins) que la réalité est sujette à de multiples interprétations et que, bien que certaines de ces « perspectives » soient meilleures que d’autres, les raisons incluent clairement des considérations pragmatiques et non pas (ou pas seulement) la vérité objective. [15] Dans le domaine de la métaphysique, il a finalement esquissé, dans des notes inédites publiées à titre posthume sous le titre La Volonté de puissance, une vision de l’univers comme un système mouvant de « quanta de pouvoir ». Selon lui, le monde est un flux héraclitéen ne comportant pas les substances stables qui peuplent le genre de métaphysique favorisé par Rand. [16]

Tandis que sa pensée devint plus systématique, elle vit la distance entre sa pensée et celle Nietzsche comme étant énorme. Les points de chevauchement ou de ressemblance étaient relativement limités, alors que les différences concernaient des questions les plus fondamentales. Finalement, dans une interview radiophonique donnée en 1965, elle caractérisa la relation entre la philosophie de Nietzsche et la sienne :

Je suis très soucieuse de séparer entièrement l’Objectivisme et Nietzsche. La raison du rapprochement erroné que certains font entre ma philosophie et celle de Nietzsche est que Nietzsche a certaines citations très attrayantes, très sages, censées défendre l’individualisme, avec lequel on pourrait être d’accord hors contexte. Mais à part son « sentiment » d’individualisme général, je ne considère pas Nietzsche comme un individualiste ; et surtout, il n’est certainement pas un défenseur de la raison. Lorsque vous jugez une philosophie, vous devez toujours commencer par juger ses fondamentaux. Et dans tous les fondamentaux — en particulier la métaphysique, l’épistémologie et l’éthique — l’Objectivisme ne diffère pas simplement de Nietzsche, mais est son opposé. Par conséquent, je ne veux à aucun égard être confondue avec Nietzsche.

Lorsque ses intervieweurs lui demandent de distinguer son traitement des personnes « supérieures » telles que Howard Roark et Henry Rearden par rapport aux propos de Nietzsche sur l’individu supérieur, elle dit ceci :

Si vous voulez dire « supérieur » dans le sens de l’excellence — et « supérieur » est un mauvais mot ici — si vous voulez dire que certains hommes excellent, sont meilleurs que d’autres, par une vertu qu’ils ont réalisés et développés par eux-même, c’est une chose entièrement différente du concept de Nietzsche, qui a en fait divisé les hommes en deux espèces. Voyez-vous, le mot « supérieur » est plus applicable à la philosophie de Nietzsche. C’est un mot que nous n’utilisons jamais. Je ne décris jamais mes personnages comme des hommes « supérieurs », je les décris comme des hommes idéaux. Or, selon le concept de Nietzsche, un homme est supérieur ou inférieur par la naissance : ceci n’a rien à voir avec la morale.

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle pensait de l’idée de Nietzsche d’après laquelle les personnes supérieures n’ont pas besoin de suivre les règles qui s’appliquent aux personnes inférieures, elle dit :

Un code moral doit être basé sur la nature humaine. Les hommes appartiennent à la même espèce. (…) Puisque les hommes sont tous des exemples de la même espèce, les règles de conduite fondamentales, communes à tous et s’appliquant à tous, devront être les mêmes. Si certains hommes sont meilleurs que d’autres, dans certains talents ou dans certaines réalisations, c’est simplement une (…) différence de degré, et non de nature. Par conséquent, vous ne pourriez pas avoir des règles différentes pour les hommes dits supérieurs ou inférieurs. (…) Les règles de base devront être les mêmes pour tous les hommes, car elles sont basées sur les principes fondamentaux de la nature humaine, et non sur les degrés de leur accomplissement ou de leur vertu. [17]

Au cours de la dernière période de sa carrière, Rand a publié plusieurs attaques contre Nietzsche. [18] Cependant, il restait une dette persistante envers Nietzsche et, d’une certaine manière, elle était importante. Dans les entretiens biographiques que j’ai déjà cités, elle disait de lui : « Il m’a rendu un service. » Elle expliquait que c’est du contact avec les œuvres de Nietzsche qu’elle a compris comment il est possible de penser « l’homme », ainsi qu’elle le dit dans la page « A propos de l’auteur » à la fin de La Grève, « comme un être héroïque. »

Elle explique qu’elle avait déjà songé que pour penser l’être humain comme héroïque, elle « devait défendre l’homme en tant qu’espèce ». Autrement dit, la vision héroïque de la vie humaine semblait signifier que toutes les personnes qui vivent actuellement sont en quelque sorte des héros. Cela semble évidemment faux. De plus, l’idée que tout le monde est bon semblerait impliquer, de même que l’idée que tout le monde est mauvais, une sorte de déterminisme. Voici comment elle décrit la façon dont elle a trouvé le moyen de sortir de ce dilemme :

Et ce que Nietzsche m’a fait comprendre, c’est que ça n’a pas besoin d’être collectif. (…) Il m’a aidé à le formuler en termes d’individualisme et non en terme de vertu originelle métaphysique de l’humanité en tant que telle. Donc, en un sens, mon attitude aurait pu me conduire au déterminisme de la vertu originelle. Mais ce que j’ai alors réalisé, c’est que l’espèce peut être défendue par un seul homme. Et à partir de là, voilà ce que ma pensée est progressivement devenue en termes conscients : Si je suis un membre de l’espèce alors c’est ce par quoi je les juge. Je ne suis pas un monstre.

Remarquez qu’elle ne semble pas dire que Nietzsche avait consciemment l’idée qu’elle a tiré de sa lecture. Ce qui semble s’être passé est ceci. Comme Rand, Nietzsche a souvent fait des jugements très acerbes sur les actions et les accomplissements des êtres humains réels, alors qu’en même temps, de nouveau comme elle, il semblait voir « l’homme » abstrait, comme héroïque. Comment est-ce possible ? Une réponse complète à cette question serait une longue histoire, mais il est clair qu’une partie de la réponse implique de prendre un individu héroïque — peut-être un individu fictif comme Zarathoustra ou Howard Roark — comme représentant le type humain plus complètement que tous ceux, bien plus nombreux, qui ne sont pas héroïques . Il y a une logique sous-jacente partagée, qui rend possible la combinaison particulière du réalisme et de l’idéalisme qui caractérise les écrits de ces deux penseurs.

paterson
Isabel Paterson

Toutefois, comme l’a souligné Isabel Paterson, la nature des héros impliqués est assez différente. L’un est européen et aristocratique, tandis que l’autre est profondément américain et adapté à la vie dans une société de producteurs et d’échangeurs. L’un se base sur la raison et l’autre se base davantage sur l’émotion. [19]

 


Notes

[1] Ces détails biographiques sont tirés des transcriptions des entretiens biographiques avec Barbara Branden et d’autres, qui sont archivés dans la section des collections spéciales au Ayn Rand Institute.

[2] Une version éditée de ces notes peut être trouvée dans l’édition de David Harriman du journal d’Ayn Rand (New York: Dutton, 1997), pages 20-48. Toutes les références pour ce manuscrit, qui manquent maintenant aux archives du Ayn Rand Institute, proviendront de cette édition.

[3] Pour les propos sur ces thèmes chez Nietzsche, voir dans Ainsi parlait Zarathoustra les chapitres suivants : « Des mouches du marché« , « De l’arbre sur la montagne« , et « De l’amour du prochain » ; sur le « pathos de la distance » voir dans Par-delà le bien et le mal, section 257.

[4] Sections 51 et 52 de L’Antéchrist.

[5] Ayn Rand, We the Living édition de 1936, p.93.

[6] Voir L’Antéchrist, section 57.

[7] Ces passages ont été très bien commentés par Robert Mayhew dans « We the Living: ’36 et ’59 », de son édition de Essays on Ayn Rand’s “We the Living” (Lanham, Maryland: Lexington Books, 2004), pages 205-214. Il discute un certain nombre d’interprétations différentes qui peuvent être faites de ces passages et souligne, entre autres, que les interprétations les plus « nietzschéennes » entrent en conflit, non seulement avec les vues ultérieures de Rand, mais également avec les thèmes de Nous, les Vivants.

[8] Je dois cependant signaler qu’un germe précoce de l’idée principale qui sépare Rand de Nietzsche dans La Source Vive peut être trouvé dans le journal d’Ayn Rand de 1934 dont j’ai parlé plus haut. Voir Journals of Ayn Rand, p.71.

[9] La Source Vive, Troisième partie, p. 492 de l’édition française (Plon, 1997)

[10] La Source Vive, Quatrième partie, pages 676-677 de l’édition française (Plon, 1997)

[11] J’explore la critique faite dans La Source Vive de la conception du pouvoir de Nietzsche dans mon article : « Thus Spake Howard Roark: Nietzschean Ideas in the Fountainhead« , dans Philosophy and Literature, vol. 30 no. 1 (avril 2006), pages 79-101.

[12] Je dois cette façon de caractériser la relation à Stephen Hicks. Voir son « Egoism in Nietzsche and Rand« , dans The Journal of Ayn Rand Studies.

[13] Sur le principe de l’échangeur dans l’éthique sociale de Rand, voir le chapitre 7 de A Companion to Ayn Rand ; sur le sens de la vie de Rand, voir le chapitre « Coda » du même ouvrage.

[14] Sur la place des droits — et en particulier des droits de propriété — dans la pensée politique mûre de Rand, voir les chapitres 8 et 9 de A Companion to Ayn Rand.

[15] Pour la vision de Rand sur la nature de l’objectivité, voir le chapitre 12 de A Companion to Ayn Rand.

[16] Voir le chapitre 11 de A Companion to Ayn Rand.

[17] Programme d’Ayn Rand, WKCR FM Radio, 1965. Je suis redevable à Allan Gotthelf d’avoir porté ce document à mon attention et de m’avoir fourni un enregistrement de l’interview.

[18] Voir les passages suivants : For the New Intellectuals (New York: New American Library, 1961), p. 36 ; The Fountainhead (New York: New American Library, 1968), « Introduction », p. xi ; et The New Left: The Anti-Industrial Revolution (New York: New American Library, 1971), « Apollo & Dionysos », pages. 57-58.

[19] Voir le chapitre d’Allan Gotthelf sur l’homme en tant qu’être héroïque dans A Companion to Ayn Rand.

Publicités

Auteur : objectivismefr

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

Une réflexion sur « La vision évolutive d’Ayn Rand sur Nietzsche »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s