Interview de Shoshana Milgram, biographe d’Ayn Rand

ENGLISH WRITTEN VERSION OF THIS INTERVIEW IS AVAILABLE HERE

ShoshanaMilgram
Shoshana Milgram Knapp

J’ai entendu parler la première fois de Shoshana Milgram en 2011, dans un podcast de Leonard Peikoff, dans lequel il disait qu’elle travaillait à une biographie d’Ayn Rand. Shoshana Milgram est professeur agrégée de lettres à l’Université de Virginia Tech ; elle a enseigné et publié sur divers auteurs tel que Victor Hugo, George Sand, Dostoïevski, Tolstoï, Nabokov et beaucoup d’autres. Elle est l’auteur du chapitre biographique dans A Companion to Ayn Rand, publié par Blackwell. Durant OCON 2018, j’ai eu l’opportunité de rencontrer cette petite femme pleine de passion et d’énergie et de l’interviewer sur sa biographie d’Ayn Rand, un travail prometteur encore en cours.

Je remercie Cornelius Robbins de m’avoir aidé pour la transcription écrite. Avant de vous révéler l’interview, voici un petit message de Shoshana Milgram :

Je tiens à remercier Gio pour nos merveilleuses conversations durant OCON à Newport Beach, pour son blog informatif et pour m’avoir posé de bonnes questions lors de notre entretien à l’heure du déjeuner. La transcription de notre entretien préserve l’informalité de notre échange. J’ai apporté des modifications à des fins de clarification.

Cette interview aborde essentiellement trois thèmes : le livre de Shoshana Milgram, le tempérament d’Ayn Rand, et les lectures d’Ayn Rand. Cette interview peut contenir quelques spoilers de romans d’Ayn Rand.


Plusieurs biographies d’Ayn Rand existent déjà. Pourquoi êtes-vous en train de faire une nouvelle biographie ?

Merci de poser cette question. Nous sommes à Newport Beach, en Californie, pour la conférence Objectiviste (Obectivist CONference) en juillet 2018. Ce qui veut dire que beaucoup de temps s’est écoulé depuis la mort d’Ayn Rand en 1982, mais il n’y a pas eu depuis le type de livre que je m’attendais à trouver dans une bibliothèque ou une librairie, celui que l’on trouve habituellement pour les grands écrivains, dans lequel vous avez une évaluation de l’importance de l’auteur, et les faits concernant sa vie, concernant l’écrivain en tant que créateur. C’est le livre que j’ai cherché pendant des années et il semblerait maintenant que je vais l’écrire moi-même.

Mon but ici n’est pas tant d’expliquer les faiblesses d’autres livres, qui ont leurs qualités propres, mais plutôt d’expliquer ce que j’essaie de faire dans mon propre livre et quel est mon but. Mon domaine académique est la littérature. J’ai l’habitude d’enseigner d’autres écrivains, tels que Charles Dickens, Victor Hugo, etc, où on peut trouver des faits importants et documentés sur leurs vies. Ensuite, vous pouvez voir quand ils ont écrit, qu’est-ce qu’ils ont écrit, et pourquoi ils ont écrit ce qu’ils ont écrit, en fonction de la quantité d’informations dont nous disposons. Donc ce que j’essaye de faire, c’est de concrétiser ce que nous devrions savoir, ce que nous voudrions peut-être savoir, sur Ayn Rand, la femme qui a écrit ses livres.

ManuscritRand
Manuscrit d’Ayn Rand [Ayn Rand Archives]

Il y a quelque chose concernant les livres : vous les voyez à la librairie, vous les voyez sur votre Kindle, et après avoir lu un livre plusieurs fois, vous pouvez avoir l’impression que c’est une réalité métaphysique, qu’il a toujours été là. Mais les livres ne sont pas là jusqu’à ce que quelqu’un les écrive. Et les livres d’Ayn Rand n’étaient pas là avant qu’elle les ait écrits. La première fois que j’ai eu un aperçu d’un de ses manuscrits, ce fait est devenu extrêmement réel pour moi et je me suis dit : « Elle avait un stylo à la main ! Elle a écrit ces mots ! Jusqu’à ce qu’elle les écrive, ils n’étaient pas là… et elle a rayé quelque chose, elle l’a modifié… » et Ayn Rand en tant que créatrice active est devenue ma passion : Qui est cet écrivain ? Pas simplement ce que vous avez pu glaner d’un article de journal ou d’une émission de télévision, mais qui était-elle en tant que personne qui écrivait à son bureau ? Et en en apprenant sur Ayn Rand, j’ai vu qui elle était à son bureau, qui elle était en dehors de son bureau, et j’ai réalisé que c’était la même personne ! C’est devenu très intéressant pour moi.

Une partie de mon travail, de mon approche, est que je veux écrire le type de livre que j’aurais aimé trouver et lire, mais également un livre adapté à Ayn Rand elle-même. Et certaines des choses qu’elle a déclarées m’ont fait douter de cette investigation car en 1945, deux ans après La Source Vive, elle a publié une lettre à ses lecteurs, qui avaient écrit à la maison d’édition parce qu’ils voulaient connaître sa vie. Elle déclarait : « Il n’y a rien d’important à dire ou à savoir sur moi, si ce n’est que j’ai écrit La Source Vive.” (Bien sûr, elle aurait mis à jour plus tard : « et La Grève. ») Elle poursuivait :

C’est le contenu du cerveau d’une personne, non les détails accidentels de sa vie qui déterminent son caractère. Mon propre caractère se trouve dans les pages de La Source Vive. Pour ceux qui souhaitent me connaître, c’est l’essentiel. Les événements spécifiques de ma vie privée sont sans importance. Je n’ai jamais eu de vie privée au sens usuel du terme. Mon écriture est ma vie.

Ma vie s’est déroulée ‘sur une seule voie’ (…) une vie consciemment dédiée à un but conscient. (…) Rien d’autre ne m’a jamais beaucoup importé.

Bien… que suis-je censé faire désormais ? Et que veut-elle dire lorsqu’elle dit que l’écriture est sa vie ? Elle met des mots similaires dans la bouche de Howard Roark, le héros de La Source Vive :

La seule chose qui importe, mon but, ma récompense, mon commencement et ma fin, c’est le travail en lui-même. Mon travail exécuté comme je l’ai conçu.

Pour Ayn Rand, c’est également vrai. Son travail fait à sa façon. Elle savait ce qu’elle voulait, elle savait où elle allait. Je me souviens de ce qu’elle disait à propos de ce qui compte et de ce qui ne compte pas, ainsi que de ce que Roark dit à Steven Mallory dans le roman :

Et maintenant, parlez. Dites-moi que vous avez réellement besoin de dire. Ne me parlez ni de votre famille, ni de votre enfance, ni de vos amis, ni de vos sentiments. Parlez-moi des choses auxquelles vous pensez.

LaSourceViveJ’ai vu ça et je me suis dit : « Cela signifie t-il qu’en tant que biographe, je suis censé rester à l’écart de sa famille, de son enfance, de ses amis et de ses sentiments ? » Je savais que cela ne pouvait pas être tout à fait exact car elle raconte souvent aux lecteurs les amis, les sentiments et la famille de ses personnages. Ce que je comprends désormais, c’est qu’elle rejetait comme trivial un récit de Steven Mallory qui ne le montrerait pas comme l’homme qui a réalisé ses sculptures, un récit de Howard Roark qui ne le montrerait pas comme l’architecte de la Enright House, Monadnock Valley, etc… Et en ce qui concerne mon propre but, rejeter tout récit d’Ayn Rand qui ne serait pas l’histoire de la femme qui a écrit ce qu’elle a écrit, quand elle l’a écrit, comment elle l’a écrit… Donc cette question était très importante pour moi, et c’est un aspect que je ne trouve pas toujours dans d’autres livres : un vrai portrait de cette femme en tant qu’auteur de ses œuvres.

Frank_Lloyd_Wright_portrait
Frank Lloyd Wright (1867-1959)

Comme je l’ai découvert, sa vie en dehors de son bureau est intimement liée à sa vie à son bureau en tant qu’auteur de ces livres. Elle disait qu’elle n’avait pas de vie privée au sens usuel. Mais elle avait une vie privée. Et sa vie privée était importante. Parce qu’un des points qu’elle soulevait à propos de Frank Lloyd Wright, lorsqu’elle parlait de lui en tant que personne, était qu’il n’avait pas été une source d’inspiration pour le personnage de Howard Roark, car dans sa vie, dans tous les contextes, il n’était pas Howard Roark. Ce n’est pas pour le discréditer. Mais Ayn Rand était bien Ayn Rand. Tout le temps. Et sa vie privée est liée à sa vie publique ; sa vie publique et sa vie privée sont liées à elle dans leur significations personnelles, car toute sa vie a cette persistance ‘à une seule voie’ dans la poursuite de ce qu’elle voulait.

Elle chérissait néanmoins la dignité de la vie privée. Et Gail Wynand dans La Source Vive — Je pense à La Source Vive aujourd’hui, en partie parce que la conférence de Newport Beach célébrait les 75 ans de la publication en 1943 ; donc je l’ai consulté à nouveau attentivement — Gail Wynand déclare :

Nos plus beaux moments nous sont personnels, motivés par nous, non partageables. Les choses qui nous sont précieuses, sacrées, nous les gardons de toute promiscuité.

EdithWharton
Edith Wharton (1862-1937)

Alors, je me suis dit : « la ‘promiscuité’, ce n’est pas ce que je veux faire dans une biographie. » Cependant je pense qu’il y a des aspects privés de la vie d’Ayn Rand qui sont importants à révéler, car faisant partie d’elle. Et j’ai une autre citation à partager, tirée de The Fullness of Life, d’Edith Wharton, une romancière américaine du Gilded Age. Elle décrit la nature d’une personne :

… comme une grande maison pleine de pièces. Il y a le hall par lequel tout le monde va et vient. Le salon, où on reçoit des visites formelles. Mais au-delà, dans la pièce la plus intérieure, le Saint des Saints, l’âme réside seule et attend un pas qui ne vient jamais.

J’ai pensé à ça. Ayn Rand avait certainement un Saint des Saints. Attendait-elle un pas qui n’est jamais venu? Qu’est-ce que le moi secret de l’âme ? J’ai pensé qu’une partie de mon travail consistait à essayer de la rejoindre là-bas. Dire ce que je pensais être important, non sur une base impersonnelle et non comme si j’étais sa véritable amie car, même si je l’ai déjà rencontrée une fois, je n’étais pas son amie, mais plutôt une observatrice consciencieuse, quelqu’un qui cherche à dire la vérité appropriée. Que signifie donc dire la vérité appropriée, écrire un livre sur la vie de quelqu’un ? Eh bien c’est une biographie, c’est sur sa vie, donc ce n’est pas simplement sur les livres eux-mêmes, comme on les lirait si on ne savait rien d’elle, comme s’ils arrivaient sur le pas de la porte sans aucune personne impliquée, ni information personnelle. Sa vie fait partie de mon histoire et elle m’a emmenée dans des bibliothèques à Boston, Chicago, Irvine, New York, Paris et aussi à West Branch (Iowa), Provo (Utah) et Auburn (Alabama). Je suis devenu une aventurière des archives.

L’une des raisons pour lesquelles j’ai fait cela (et ça a à voir le type de livre que j’écris), c’est que j’ai compris que plus je me rapprochais des informations de première main, plus j’avais de chance d’obtenir des informations sur Ayn Rand l’écrivain. Des récits contemporains de sa vie, et surtout avec ses propres mots. Je me suis toujours beaucoup intéressé aux récits de l’époque, sans l’interférence ou les distorsions de la mémoire, et par ses propres mots. Car les autres n’observent que ce qu’ils observent et ne comprennent peut-être pas, mais je crois qu’elle se connaissait mieux que quiconque. Et les autres rapportent, ou rapportent ce que d’autres personnes ont dit, puis nous passons à de la troisième main, à de la quatrième main, etc, et j’ai toujours pensé que si je pouvais aller jusqu’à la première main, c’est ce qu’il y a de mieux. Ensuite, il est également utile d’avoir la confirmation d’autres personnes. Je ne me souviens pas de tout dans ma vie, alors elle pourrait bien ne pas se souvenir de tout dans sa propre vie. Elle m’a aidé dans mes recherches parce qu’elle conservait les choses. Elle a stocké beaucoup de documents écrits de l’époque. Il y avait donc des trésors à Irvine (Californie) — les archives Ayn Rand — et de l’or. Mais il y avait aussi des indices. Sur d’autres choses que je pourrais chercher ailleurs et qui pourraient également m’aider à me rapprocher de qui elle était.

russianwritingsonhollywood
Russian Writings on Hollywood (1999) contient le journal intime de films qu’avait regardé Ayn Rand.

Par exemple, j’ai trouvé aux Archives un brouillon de ses écrits et c’était important. J’ai trouvé quelques articles [politiques] publiés que je n’avais jamais vus réimprimés, et c’était intéressant. Il y avait des documents, des lettres, etc. Ces choses sont intéressantes. Alors je me suis d’abord donné pour mission de lire tout ce qu’elle avait écrit. Ensuite, je me suis aussi donné pour mission de lire tout ce que je savais qu’elle avait lu. Parce que c’est une lectrice — et je dirais tout à l’heure quelque chose sur ce que nous savons de ses lectures — mais je me suis dit : « Si je sais qu’elle a lu cela, alors je sais que son regard s’est posé là dessus, que c’est dans son esprit et je devrais le lire aussi. » Et par « lecture », je ne parle pas seulement des livres, mais également des films, car l’un des documents dont nous disposons est son journal intime de film de ses années de jeunesse. Puis, dans son calendrier du jour, je pouvais voir d’autres choses, telles que des pièces de théâtre, d’autres films, etc. … J’ai donc fait de mon mieux pour tous les trouver. Et certains des indices m’ont conduit à d’autres endroits, alors j’y suis allé. Je vois qu’elle correspond avec d’autres personnes et je souhaite en savoir plus sur celles-ci et sur ce qu’elles auraient pu écrire à d’autres personnes de leur propre contexte avec Ayn Rand. Certes, cette correspondance est de la seconde main, mais de la seconde main des années 1940 tout de même ! C’est mieux que de la troisième main de 2010 ou ce genre de chose.

L’une des choses que j’ai apprises tout au long de mon parcours — l’une des raisons pour lesquelles cela me prend aussi longtemps — c’est que certaines des informations que je pensais être connues et claires n’étaient pas du tout certaines. Et j’ai eu besoin de vérifier par moi-même. Parce que la version de l’époque a une meilleure mémoire que les gens, mais parfois il y avait des différences entre les versions. C’est l’une des raisons pour lesquelles cela me prend aussi longtemps, et pourtant, j’ai toujours pensé que je devais tout avoir. Mais je dois aussi mettre l’accent sur ce qui est important. Gregory Salmieri vient de donner une merveilleuse conférence ici à OCON sur ce qui est important et ce qui ne l’est pas dans La Source Vive. Bien qu’il se trouve qu’il ne se soit pas référé à ce passage, je souhaite lire un passage qui compte pour moi. Steven Mallory parle à Roark et dit :

Avez-vous remarqué que vos meilleurs amis aiment tout de vous excepté ce qui compte ? Et ce qu’il y a de plus important en vous n’a aucune importance pour eux et même aucune signification. Vraiment, vous voulez bien m’écouter ? Cela vous intéresse de savoir ce que je fais et pourquoi je le fais, vous voulez savoir ce que je pense ? Cela ne vous ennuie pas ? Vous trouvez cela important ?

… et Roark dit à Mallory: « Allez-y ».

J’ai pensé à ça, et j’ai pensé qu’Ayn Rand disait : « Allez-y. Trouvez ce qui est le plus important, et assurez-vous d’avoir le plus important — mais utilisez tout ce que vous pouvez ». On connaît différentes choses sur elle et on connaît le but de ses écrits tel qu’elle l’a formulé à un moment donné — et j’ai compris que vous l’avez traduit, donc le public peut le lire en français — elle parle de la projection de l’idéal humain, de l’Homme idéal, et cet objectif définit vraiment une grande partie de sa vie.

LevBekkerman
Lev Bekkerman, homme qui inspira le personnage de Leo dans Nous les Vivants

Parce que pour être fidèle à cette ambition, elle avait besoin d’une chose : survivre physiquement… et elle savait que si elle restait en Union soviétique, elle n’allait pas pouvoir écrire ces livres. Elle a même fait une expérimentation en écrivant quelque chose sous une forme déguisée afin que les lecteurs puissent comprendre ce qu’elle voulait dire mais pas les censeurs, pour passer à travers la censure. Elle y a pensé en tant que stratégie possible, si jamais elle ne pouvait pas sortir. Mais la personne à qui elle l’a montré, quelqu’un qui travaillait pour la censure et qui était un de ses amis, savait que quelque chose n’allait pas ! Elle a donc pensé qu’elle se ferait prendre si elle essayait de dissimuler ses idées, si elle essayait de les faire passer clandestinement, et qu’elle serait tuée. En fait, comme vous le savez peut-être, ce fut le destin du personnage original de Leo. Lev Bekkerman a été attrapé et tué. Donc je pense qu’une part de la poursuite de son but, du but de ses écrits, impliquait cet événement vital qui était de quitter la Russie et d’aller aux États-Unis où elle serait libre d’écrire sur ses idées.

Elle souhaitait également écrire en anglais car elle pensait que c’était la langue dans laquelle davantage de personnes pourraient la lire. Ce n’était pas sa langue maternelle, mais c’est devenu sa langue d’écriture. Aux États-Unis, elle pourrait développer ses compétences en écriture et elle serait libre d’écrire sur ses idées — et elle prévoyait aussi de se soutenir par d’autres travaux d’écriture ou dans d’autres domaines, pour aller vers son objectif qui était de projeter l’idéal humain.

Donc en fait, tout est intégré à son objectif central. Son écriture de pièces de théâtre, ses scénarios de films, son départ de la Russie. Tout est cohérent avec sa fiction, avec son thème, son style et sa caractérisation de personnages. Rien de tout ceci n’est ennuyeux pour moi.

b31c975ac9cf986e02913b39022c940e--ayn-rand-quotes-young-quotes
Ayn Rand dans sa jeunesse. [Ayn Rand Archives]

Je ne vais pas vous raconter tout ce que j’ai trouvé, mais ce qui était fascinant pour moi c’est la continuité entre sa vie et ses écrits. J’ai regardé ses tout premiers écrits russes qui ont survécus (je peux lire le russe) et j’ai constaté qu’elle utilisait certaines des mêmes idées et même certaines des mêmes images qui apparaîtront dans un article aussi tardif que celui qu’elle a écrit sur la mission Apollo, l’atterrissage sur la Lune. Ainsi, depuis les années 1920 en Russie jusqu’à la fin des années 1960 aux États-Unis, c’est le même écrivain, bien que ses compétences en anglais et en écriture s’améliorent. Lorsqu’elle dit qu’elle est la même personne d’aussi longtemps qu’elle se souvienne et qu’elle a la même philosophie fondamentale depuis qu’elle est jeune, il y a quelque chose de très vrai. Pour être certaine, elle apprend toujours. Elle disait une fois : « J’apprends chaque jour. Je ne sais pas comment je suis arrivé jusqu’à aujourd’hui sans ce que j’ai appris hier. » Elle était toujours en train d’apprendre. Pourtant c’est toujours la même personne, et bien sûr, c’est également ce qui se passe dans La Source Vive avec Howard Roark. Il a une véritable immortalité, c’est toujours la même constance de caractère que Mallory voit dans Roark, de sorte que vous puissiez l’imaginer durer éternellement, et le connaître.

Je pense que mon enthousiasme révèle que je suis passionnée par le sujet et que je suis passionnée par le fait de raconter la vérité sur Ayn Rand. Je crois que d’après ce que j’ai dit, vous pouvez déjà déduire ce qui ne figure dans aucun des livres écrits jusqu’à présent.

J’ajoute que j’ai certaines compétences qui, selon moi, sont pertinentes pour ce projet, notamment le fait que je connaisse le russe. Je ne connais pas le russe aussi bien qu’Ayn Rand, mais je peux lire le russe, ce qui signifie que je pouvais lire les lettres : les réponses russes aux lettres qu’Ayn Rand écrivait à sa famille jusqu’à ce qu’il soit dangereux de continuer la correspondance. Elle a écrit des lettres à sa famille. Ses lettres… à notre connaissance, sont perdues ! Qui sait où elles sont allées en Russie ? Mais sa famille a écrit des lettres, et parfois, elles citent ou font référence à ce qu’Ayn Rand avait écrit. Il s’agit donc d’un ensemble de documents très important. Dina Schein Federman a traduit les lettres, mais je peux les lire en russe. Cette collection était capitale. L’utiliser a été quelque chose d’important, que je pouvais faire.

ValleeMysterieuse
La Vallée Mystérieuse de Maurice Champagne, 1915.

Je peux aussi lire le français. Je ne connais pas le français aussi bien que vous, mais je peux lire les fictions qu’elle lisait en français, et je l’ai fait. Je pense que c’est un atout. Son premier héros, héros littéraire, était Cyrus Paltons de La Vallée Mystérieuse. Non seulement je l’ai lu sous forme de volume, mais j’ai également (avec Bill Bucko, qui est celui qui a identifié la source originale) repéré les périodiques où elle a lu ce récit. Donc après avoir vu où elle a lu ce récit sous forme de série, je vois ce qu’il y a d’autre, dans le numéro. Et j’ai maintenant une collection de périodiques, de magazines français pour enfants, qu’Ayn Rand a lu. On sait qu’elle n’a pas nécessairement lu toutes les pages, mais ils ont été entre ses mains et je peux les lire maintenant. Ce sont des choses qui n’ont pas été traduites. Donc… je peux lire ces magazines. Victor Hugo, qu’elle a lu, a été traduit, pas forcément bien, mais ceux qui ne savent pas lire le français peuvent le lire. Tandis que les magazines français pour enfants ne sont pas traduits… C’est également quelque chose que je peux faire.

Donc, j’ai le russe, le français, j’ai l’expérience en cinéma, je m’intéresse aux films. J’ai enseigné la littérature et le film à Virginia Tech, j’ai une expérience de recherche… je ne sais pas tout, je n’ai jamais fait de film moi-même, mais… je sais des choses sur les années hollywoodiennes d’Ayn Rand (et j’ai travaillé avec les papiers de David O. Selznick), donc cela m’a également aidé — je ne sais pas s’il y a déjà eu quelqu’un d’autre ayant cette connaissance des langues et du film qui a travaillé sur Ayn Rand.

VictoriaCross
Annie Sophie Cory (1868-1952)

Une autre chose que j’avais au début de mon travail, c’est que j’avais une expérience dans la recherche de faits n’ayant pas encore été découverts. Je vais essayer de faire court, bien que si vous faites une recherche, j’ai publié l’essentiel à ce sujet sous le nom de Shoshana Knapp, ou Shoshana Milgram Knapp. Dans les années 1980, je me suis intéressé à un écrivain qui écrivait sous le nom de « Victoria Cross ». Je ne trouvais dans aucun des lieux de référence habituels sa date de naissance ou de décès, ni aucun des faits sur sa vie ou même son vrai nom. Les sources que j’avais trouvé disaient qu’elle s’appelait Vivian Cory, alors que c’était en fait Annie Sophie Cory, ce qui était la raison pour laquelle je ne pouvais obtenir aucune véritable information jusqu’à ce que je trouve sa véritable date de naissance et son véritable lieu de naissance, qui était en Inde ! C’était avant Google ! J’ai passé quelques années à rechercher des informations à son sujet, et maintenant si vous consultez des références, vous trouverez ce que j’ai appris.

Portrait_of_Adela_Florence_Nicolson
Adela Florence Nicolson (1865-1904)

Mais quand j’ai débuté… j’ai commencé par correspondre avec des chercheurs, et j’ai essayé de trouver quelqu’un qui pourrait savoir, et à un moment donné, quelqu’un m’a dit : « Eh bien saviez-vous qu’elle était la soeur de Laurence Hope ? » Et je me suis dit : « Qui est Laurence Hope ? » Laurence Hope était un autre écrivain, une femme publiée sous ce nom, et il y avait des informations sur elle. Comme je pouvais trouver des informations sur Laurence Hope [c-a-d Adela Florence Cory Nicolson], je pouvais alors trouver mon écrivain, sa sœur. J’ai fini par atterrir sur le pas de la porte d’un membre de sa famille vivant, qui a confirmé la relation — et il s’est avéré qu’il avait des idées sur mon écrivain, que j’étais surprise d’apprendre ! Des idées hostiles, mais il a essentiellement confirmé ce que j’avais trouvé sur son identité et sur sa famille. Et j’ai continué, j’ai lu tout ses écrits que je pouvais trouver. J’ai lu toutes ses lettres que je pouvais trouver n’importe où. Au fil du temps, j’ai finalement trouvé plus d’informations. Certaines lettres écrites par son oncle (et quelques lettres écrites par elle) à Mabel Purefoy FitzGerald sont arrivées récemment à la bibliothèque Bodleian en Angleterre. Donc nous en trouvions toujours un peu plus, mais nous n’avions pas ses manuscrits. Finalement, j’ai écrit ce que j’ai écrit et… j’ai arrêté, parce que j’ai pensé que je ne pourrais pas vraiment apprendre tous les faits de sa vie sans les manuscrits et certains des secrets auxquels je ne pouvais trouver de réponses. Mais j’ai eu cette expérience de prendre conscience que je ne savais rien, et les sources imprimées ne savent pas tout, vous devez sortir et trouver des indices.

Maintenant, sur Ayn Rand, il y avait déjà beaucoup d’informations, mais je savais que je pourrais probablement en trouver davantage, et je l’ai fait. Et des choses intéressantes, selon moi ! Parfois, la tâche consistait simplement à être persistante. Par ailleurs j’ai essayé de trouver des informations à son sujet susceptibles d’appuyer ou de contredire les autres informations que j’ai trouvées.

BarbaraBranden
Barbara Branden (1929-2013)

Je vais essayer d’en parler rapidement : Ayn Rand a été interviewée, sur bande audio, en 1960-1961 par Barbara Branden (qui lui posait la plupart des questions, Nathaniel Branden et Frank O’Connor étaient là de temps en temps, mais principalement Barbara Branden). Ayn Rand parlait. Et parfois, les questions que j’aurais posé si j’avais été là n’étaient pas posées ! Et comme leur relation a pris fin quelques années plus tard, Barbara Branden n’a pas eu la possibilité de poser des questions complémentaires. Les interviews existantes étaient tout ce qu’elle avait, et tout ce que nous avons tous, sur certains sujets.

Ayn Rand parle d’une certaine éditrice d’histoires pour Cecil B. DeMille, de la façon dont elle lui avait envoyé des scénarios et de la façon dont cette personne les avait rejetés, etc, et elle ne donne pas le nom. Tout ce que j’avais comme information, c’est ce qu’Ayn Rand avait dit. J’ai pensé que ce serait bien si je pouvais établir cela, si je pouvais obtenir une confirmation de qui était cette personne, ce qui est arrivé aux scénarios, et ce qu’ils étaient. Eh bien c’est un coup de chance que j’ai eu à Provo (Utah) lorsque je suis allé regarder les papiers Cecil B. DeMille. J’ai parcouru les années concernées et j’ai tourné chaque page car les éléments n’étaient pas identifiés par élément, mais plutôt par catégorie générale et par année. Je tourne une page et il y a le nom d’Ayn Rand. Et il y a la lettre de l’éditrice d’histoire. Elle renvoie les scénarios, elle les nomme, elle dit des choses très méchantes sur Ayn Rand, qu’elle n’aura jamais de succès en tant qu’écrivain… nous y voilà ! C’est vraiment arrivé ! Il fallait chercher pour le trouver, mais le document confirmait essentiellement l’histoire d’Ayn Rand. Et puis je me suis dit : « Est-ce que les scénarios vont aussi être là ? » Mais ils ne l’étaient pas… C’est dommage car nous ne les avons pas. Mais peut-être qu’il y a un endroit où quelqu’un les a, les a pris, peut-être qu’ils ont été jetés … ce serait un autre élément d’information que j’aimerais avoir.

Demille_-_c1920
Cecil B. DeMille (1881-1959)

J’ai trouvé dans les papiers de DeMille des scénarios de films qui n’avaient pas été complètement copiés lorsqu’un chercheur précédent en avait fait des copies et les avait placées dans une autre bibliothèque. J’y ai donc trouvé d’autres choses intéressantes. Mais la lettre de l’éditrice d’histoire fut mon principal trésor. J’étais tellement excitée : j’ai commencé à sauter de joie, j’ai expliqué aux responsables des documents, et nous avons immédiatement pris une photo numérique pour que la lettre ne disparaisse pas, même si le papier s’effritait ou que la bibliothèque brûlait. Ce fut une bonne journée ! Mais sans mon expérience avec Victoria Cross il y a plusieurs décennies, je n’aurais pas pensé à faire quelque chose d’aussi persistant que de tourner chaque page.

Donc pourquoi ce projet prend t-il tant de temps ? J’y travaille depuis de nombreuses années. Je pensais au départ que je pourrais simplement utiliser les papiers des archives Ayn Rand, que je savais tout et que j’aurais simplement à compléter quelques détails de l’histoire. Il s’est avéré qu’il y avait toutes sortes de questions qui ont dû être posées, des personnes qu’Ayn Rand connaissait dont j’ai pu consulter les mémoires ou les papiers, et trouver d’autres informations de premier ordre sur Ayn Rand. Encore une fois, sans tout vous dire, je vais vous donner un exemple. Un écrivain déclare : « Ayn Rand a écrit beaucoup de commentaires sur mon manuscrit. » Il y a pas de manuscrit de cet auteur dans les archives Ayn Rand, mais je sais où sont les papiers de cet auteur et je peux enquêter. Je vois le manuscrit. Je vois une écriture que je reconnais. C’est l’écriture d’Ayn Rand, les vrais trucs : c’est réel ! Ce que l’écrivain a dit à propos des commentaires d’Ayn Rand est bien réel. La déclaration de seconde main dit qu’elle a fait des commentaires, mais la chose réelle, c’est que je suis en train de regarder. Ce processus est passionnant, et il prend du temps.

ShoshanaMilgram_CarisaKozicki
Shoshana Milgram Knapp (Détail d’une photo de Carisa Kozicki)

En un sens, vous pourriez dire : « Qu’apprend t-on de nouveau ? Tout est cohérent ! » Mais j’aime avoir plus d’une seule source, surtout si celle-ci n’est pas spécifique, comme ce fut le cas pour l’éditrice d’histoire. C’est mieux pour moi d’en avoir davantage, et la chose réelle n’est pas toujours facile à trouver. Parfois, les gens me disent : « Arrête toi là. » J’aurais pu facilement le faire. À un moment donné, je devrais peut-être tracer une ligne et m’arrêter, puis compléter postérieurement sur un site web ou un blog ou autre… J’y ai songé, et puis je trouve quelque chose de nouveau, une nouvelle information. Et je me dit : « Waw, c’est une bonne chose ! J’ai attendu pour le trouver. »

Les papiers de Frank Lloyd Wright ont été très intéressants pour moi. Ils se trouvaient en Arizona et j’ignorais la quantité qu’il y aurait à lire, car je n’avais vu aucun instrument de recherche. Mais je voulais voir sa version de la correspondance et je me suis procuré l’instrument de recherche. Ensuite, les papiers ont tous été transférés à Columbia University (New York). Je pouvais désormais les consulter facilement. Et c’était utile. C’était instructif et je pense que cela m’a évité quelques erreurs que j’aurais pu commettre.

Voici, je pense, ce que j’ai couvert jusqu’à présent dans cette interview : j’ai parlé de mon projet, de la continuité de l’écriture de celui-ci, de ce que j’essaie de faire et qui n’a pas été fait auparavant pour autant que je sache, de mes compétences propres, et aussi du fait que… ça m’intéresse ! Il est plus important pour moi de bien faire les choses que de me précipiter. Je dis parfois que lorsque j’ai vu ce projet pour la première fois, j’ai pensé : « Eh bien, je suppose que je sais ce que sera la première ligne de ma notice nécrologique ». Vous savez qu’Austen Heller dans La Source Vive est quelqu’un qui voit la grandeur et le dit. C’est ce que je dois faire : rendre justice à la vie d’Ayn Rand… et le faire bien.

aynrand_ecriture
Ayn Rand en 1949 [Ayn Rand Archives]

C’est donc mon travail et la raison pour laquelle cela prend aussi longtemps. J’aurais aimé que ce soit plus rapide, mais d’un autre côté les informations apparaissent et… Je comprends maintenant beaucoup plus de choses que lorsque j’ai commencé, notamment pourquoi elle a fait les choix qu’elle a fait en matière d’écriture. Parce qu’Ayn Rand était une travailleuse très pratique dans son écriture, elle comptait le nombre de mots vous savez. Si elle savait qu’elle devait rédiger un article et qu’il devait correspondre à un certain espace, elle y travaillait. Elle apportait donc des modifications en fonction de ce facteur et pas uniquement sur la préférence d’un mot différent, car l’article doit être adapté. (C’est quelque chose que j’ai aussi besoin d’apprendre. Parce que j’ai besoin de limiter ce que j’ai à dire dans le temps dont je dispose, il faut que ça corresponde ! Donc, si un point particulier ne peut être expliqué avec les mots et le temps dont je dispose, ce point n’a pas besoin d’être là s’il ne peut tenir sans le support approprié.) Donc, si vous vous demandez parfois : Pourquoi Ayn Rand n’a t-elle pas écrit sur ce point particulier ?… Eh bien, parfois, l’article devait être adapté.

Je vais vous raconter ici une histoire sur La Grève, car elle est liée au fait que j’essaye de faire les choses bien. La Grève, avait été prévu, elle en avait eu l’idée en Russie, un livre qu’elle a appelé « le grand-père de La Grève » … Il y a un paragraphe dans La Source Vive où vous pouvez voir que La Grève était en chemin : « Qu’adviendrait-il du monde sans ceux qui agissent, pensent, produisent ? » Mais tandis qu’elle y travaillait, elle écrivait sans cesse aux gens : « J’ai presque fini, j’ai presque fini, je reviens à New York quand j’aurai fini, etc. », donc elle savait ce qu’elle devait accomplir dans le livre, mais elle ne savait pas combien de temps cela allait prendre. Et elle l’a fait. (Au départ, je ne savais pas trop combien il en fallait pour mon projet, mais cela ne veut pas dire que je ne le ferai pas.)

BennettCerf
Bennett Cerf (1898-1971)

Mais lorsqu’elle a fini d’écrire le discours de Galt — elle vivait à New York à l’époque — c’est à ce moment-là qu’elle est allée négocier avec les maisons d’éditions. (Elle n’avait pas encore fini le roman entier.) Avec La Source Vive il y a eu beaucoup de rejets de la part des maisons d’éditions ; avec La Grève, les rejets étaient dans l’autre sens ! Il y avait beaucoup d’intérêt et c’était excitant. Elle avait une liste de critères pour choisir sa maison d’édition et des questions à poser. Bennett Cerf a attiré son attention en disant : « Pourquoi ne faites-vous pas un concours ? Vous savez, parler à plusieurs personnes… » Elle a aimé son idée et ça a beaucoup contribué à sa décision de proposer le livre à Random House. Finalement — et ce n’était pas si long — il a dit : « Faites votre facture. » et ils ont écrit le contrat.

Ensuite il y eut le problème du discours de Galt et de la longueur du livre entier. Ils voyaient désormais le livre entier et combien de temps ça allait durer… Le livre entier était plus long que ce qu’elle avait dit dans le contrat. Donc qu’allait-il se passer ? Allait-elle couper ? Ce qu’elle a accepté de faire, c’est une réduction des royalties en échange du livre qu’elle souhaite. Je pourrais vous en dire un peu plus, mais c’est essentiellement ça… donc les gens qui disent que tout est une question d’argent pour Ayn Rand, c’est idiot ! Mais il est également vrai qu’elle avait signé un contrat. Elle a donc pensé qu’il était raisonnable de renégocier, car le livre allait être plus long, ce qui signifie qu’il allait être plus volumineux, de même pour l’impression, etc, mais ils ont pu conclure un accord. Un accord qui la satisfaisait. Parce qu’il était plus important pour elle d’avoir le livre tel qu’elle le souhaitait que d’avoir la part des royalties.

AtRandomBennett Cerf, qui était une sorte de sage, était un raconteur, il plaisantait, apparaissait dans des émissions télévisées. Une fois il a raconté une histoire sur Ayn Rand : il a dit que ce qu’elle avait répondu, lorsqu’il a parlé de couper le discours de Galt, de couper le roman, c’était : « Couperiez-vous la Bible ? ». C’est devenu très célèbre. Ce qu’il y a, c’est que Bennett Cerf peut dire que c’est arrivé, mais cela ne veut pas dire que c’est réellement arrivé. Lorsqu’on a interrogé Ayn Rand au sujet de cette anecdote, parce que celle-ci avait été publiée, elle a répondu : « Ce n’est pas ce que j’ai dit. D’autre part, la Bible a besoin d’être coupée. » C’est Ayn Rand ! Je dispose de ce que Bennett Cerf a dit, qui est documenté, d’ailleurs j’ai lu le livre At Random. Ceci existe sous plusieurs formes : il y a le livre publié, la transcription de l’enregistrement de l’interview que vous pouvez trouver gratuitement en ligne sur le site Columbia University Oral History, et puis il y a eu la transcription éditée, qui est une étape intermédiaire. Mais Ayn Rand [son point de vue, le contexte du contrat et de la réduction des royalties] ne sont dans aucune de ces documents ! Et il n’y a aucune raison de penser que la remarque sur la Bible correspond à ce qu’elle a dit, quand on lui a posé des questions à ce sujet, elle l’a nié et a ajouté que la Bible avait besoin d’être coupée.

Lorsque vous mettez ces récits ensemble, vous devez prendre en compte ce qui a du sens et la nature de vos sources, il est donc irresponsable de répéter que Bennett Cerf a dit qu’Ayn Rand a dit quelque chose et de supposer qu’elle l’a effectivement dit. Parce que ça ne correspond pas à ses pensées ou expressions. C’est une mesure que j’ai parfois employé : « Ai-je une bonne source ? » Si je n’ai pas de bonne source : « Est-ce possible ? » Ensuite, je peux au moins le rapporter en tant que déclaration. Ou bien : « Est-ce quelque chose qui a vraiment le moindre sens ? »

FranckOConnor
Franck O’Connor (1897-1979) mari d’Ayn Rand [Ayn Rand Archives]

Prenez par exemple le fait que quelqu’un a dit que Frank O’Connor avait écrit La Source Vive… Quelqu’un l’a dit, quelqu’un qui les connaissait à l’époque, qui connaissait Frank. Et ce quelqu’un disait : « Il connaissait mieux l’anglais, etc. » Je pense que ce n’est tout simplement pas plausible. C’est le point de vue de quelqu’un, mais regardez les preuves qui le contredisent. Du côté opposé, nous avons le fait que les manuscrits existent sous forme holographique, d’écriture manuscrite, et que Frank O’Connor n’est pas connu comme quelqu’un qui aurait pu écrire un livre aussi long que La Source Vive — il n’a écrit aucun autre roman ! Donc, pour penser que Frank O’Connor a effectivement écrit La Source Vive, il faudrait penser qu’ils étaient tout deux complices de fraude et qu’Ayn Rand a minutieusement produit le brouillon avec sa propre écriture ! Je ne pense pas que cela ait pu se produire ! C’est assez improbable, alors le fait que quelqu’un ait dit que Frank O’Connor l’ait écrit… Je n’ai même pas vraiment besoin de le mentionner, si ce n’est pour mettre en cause la crédibilité de la personne qui l’a dit. Est-ce que ça a vraiment du sens ? Non, on a pas à prouver que Frank O’Connor ne l’a pas écrit, on doit examiner la preuve substantielle qu’Ayn Rand l’a écrit. C’est la raison pour laquelle parfois lorsque les gens disent : « Eh bien, j’ai une source. » je pense : « Oui, mais à quoi ressemble votre source ? Et qu’y a t-il de l’autre côté ? »

Je suis disposé à regarder brièvement les choses même invraisemblables que les gens disent, juste pour voir ce qui se cache derrière ces déclarations. Mais je n’ai pas réellement besoin de rechercher les œuvres non-publiées de Frank O’Connor. Il n’a pas écrit La Source Vive. Je veux dire, il lui a certes donné quelques lignes, comme le lancer de perles aux pourceaux sans côtelette de porc en retour, mais elle a écrit à ce sujet, lui donnant crédit pour sa ligne. Il lui a donné la ligne : « Tu l’as bien cherché, mon vieux ! » dans La Grève, et cette ligne apparaît dans le manuscrit avec son écriture. Mais il n’a pas écrit La Source Vive ! Et il n’y a aucune bonne raison de croire c’est le cas.

Pourquoi, lorsqu’on en vient à parler de la personnalité d’Ayn Rand, la plupart des gens se focalisent-ils exclusivement sur sa colère ? Est-ce juste ?

100voicesJe suis contente que vous me demandiez ça. D’une part, je ne suis pas tout à fait sûre que la plupart des gens se focalisent entièrement sur sa colère, je ne suis pas sûre que ce soit tout à fait exact, mais il est vrai en effet que certaines personnes se sont focalisés là dessus. Je pense qu’il y a un livre intéressant, 100 Voices, basé sur des entretiens amicaux ou moins amicaux vis-à-vis d’Ayn Rand. Il y a des entretiens avec des personnes qui ont connu Ayn Rand à différentes périodes de sa vie et certaines ont des histoires à raconter. Ce n’est pas parce que quelqu’un a une histoire que celle-ci est vraie — vous verrez même que certaines histoires se contredisent — toutefois dans la mesure où la question est ce sur quoi la plupart des gens se focalisent, vous verrez dans 100 Voices beaucoup de choses sur lesquels beaucoup de gens se focalisent.

100voicesindex2
Index du livre 100 Voices

Soit dit en passant, une caractéristique intéressante de ce livre est que les entretiens oraux ont été réalisés de sorte qu’à la fin les personnes interrogées (ou leurs héritiers, s’ils ne vivaient plus) ont tous signé la version éditée. Ils ont approuvé la version publiée. Parce que certaines personnes ont été interviewées pendant de nombreuses heures et ils parlent parfois de sujets autres que le sujet, ce n’est donc pas comme si tout ce qui sortait de la bouche de quelqu’un pendant des heures ait été consigné dans le livre, mais toutes les personnes interrogées (ou leurs héritiers) savaient ce qui allait être publié et l’ont accepté. Je n’ai pas vérifié chaque signature, mais cet accord faisait partie de la transaction. Vous avez peut-être lu que certaines personnes interrogées ont soulevé des questions concernant le livre. Parfois, les gens ne se souviennent pas exactement de ce qu’ils ont dit, ou ils se souviennent avoir parlé pendant des heures, et le livre ne contient que deux pages. Mais le livre n’est certainement pas uniformément positif et les personnes interrogées (ou leurs héritiers) ont approuvé son contenu. C’est une bonne source pour voir ce que beaucoup de gens disent d’Ayn Rand dans différents contextes et il n’exclut pas les références à sa colère. (Voir l’index.)

Sur ce qui est juste concernant sa colère. Je pense que c’est une façon intéressante de poser la question, parce que le contenu de la colère elle-même — pour Ayn Rand et pour de nombreuses autres personnes — est une réponse à l’injustice. Ayn Rand était très préoccupée par la justice. La justice a un aspect positif et un aspect négatif dans le sens où elle implique de faire le juste par le bien et de faire le juste par le mal. C’est une erreur de ne pas reconnaître, de ne pas rendre hommage, au bien, ou de ne pas remercier les personnes qui font le bien. C’est également une erreur que de prétendre que le mal n’est pas le mal. Il y a quelques années, j’ai donné des conférences durant OCON sur la légitime défense morale. Cette question intéressait beaucoup Ayn Rand, car dans sa fiction, comme on le voit, il arrive que des gens ignorent le mal et en subissent les conséquences.

LaGreveFRLa question est donc de savoir quelle devrait être la réaction face au mal. Parfois, ce devrait être « je n’ai pas le temps pour cela », mais parfois ce devrait être « je dois y prêter attention pour pouvoir le combattre. » John Galt dit à Dagny : « Ne pense jamais à la douleur ou aux ennemis plus longtemps qu’il n’est nécessaire pour les combattre. » Ce n’est pas du mot pour mot, mais c’est proche, et je pense que s’il est nécessaire de combattre quelque chose pour l’empêcher de détruire vos valeurs, alors vous devez y prêter attention.

Avec Ayn Rand, la colère était parfois une réponse ouverte à l’injustice lorsqu’elle en voyait une et que les circonstances étaient adaptés. Si elle essayait d’obtenir son visa pour quitter la Russie vers les États-Unis et que la personne qui l’interrogeait disait des choses qui n’avaient aucun sens, elle n’allait pas se mettre en colère contre lui, elle faisait ce qu’il fallait faire. Mais parfois elle se mettait en colère et elle avait raison de le faire. Il est possible que parfois elle ait pu se fâcher à cause de quelque chose qu’elle avait mal compris, et si on lui faisait remarquer qu’elle avait mal compris, la colère disparaissait, elle se corrigeait. Mais dans la mesure où la colère est une réponse à l’injustice, je pense que cela devrait avoir du sens pour tout le monde.

Je pense à un exemple qui me parle beaucoup. Je peux me mettre en colère lorsque ça concerne mes enfants. Je suis très très proche de mes enfants et si quelqu’un maltraite l’un d’eux, je me met très en colère. Vous savez : « Comment osez-vous ?! » Bien sûr, lorsque mes enfants étaient très jeunes et à l’école, je n’allais pas me rendre à l’école pour me plaindre directement aux enseignants car c’eut été inapproprié. Il fallait trouver quoi faire, mais en ce qui concerne la colère contre quelqu’un qui est injuste envers l’un de mes enfants, je le serais bien sûr, parce que c’est injuste ! Ce n’est pas une réponse adaptée à la réalité. Je pense qu’Ayn Rand se mettait en colère lorsqu’elle voyait quelque chose qui n’allait pas. Mais des réactions positives ont également été suscitées et elles ont été très importantes pour elle.

lettersofaynrandL’un des trésors de sa correspondance, si vous consultez les lettres d’Ayn Rand, c’est qu’elle faisait l’effort d’écrire à des personnes qu’elle admirait — des personnes qu’elle ne connaissait pas nécessairement personnellement — pour dire : « J’ai vu votre performance dans cette pièce, vous êtes un héros et je vous admire. » ou : « Vous avez fait preuve de courage, vous avez été attaqué dans la presse et je vous admire » ou : « Vous avez été arrêté et je vous soutiens. » Elle voulait rendre hommage à la bonté et la reconnaître dans le monde. Fait intéressant, elle n’a pas écrit de lettres hostiles à des étrangers, notamment parce qu’elle avait d’autres moyens de montrer ce qu’elle pensait, mais pour autant que je sache elle n’aurait pas écrit de lettres haineuse à des gens. Elle avait, une fois encore, d’autres moyens de gérer sa colère face à ces problèmes, mais rendre justice à ceux qui faisaient de bonnes choses était une chose qu’elle a souhaité faire. Et la colère était aussi une justice.

Je vais vous raconter une histoire de colère qui s’est déroulée pendant le tournage du film Le Rebelle. Longue histoire que la réalisation de ce film — mais Ayn Rand s’est battue pour son scénario, elle a négocié ceci et cela, elle a décidé que le discours était très important, il y a eu énormément de réunions, le Johnston Office — le dernier nom de ce qu’on appelait le code Hays — rendait des visites, ils étaient préoccupés par le sexe, par le discours ; elle a écrit le discours, elle l’a réécrit, elle l’a modifié, l’avocat de Gary Cooper s’en inquiétait : « Les gens vont penser que Gary pense ça ! » et elle expliquait tout… Après quoi, elle a pensé que la bataille était finie, que tout était réglé, que le discours était réglé. Et elle est venue sur le plateau le jour où ils ont tourné le discours. On ne sait pas vraiment si elle savait que c’était le programme de la journée, mais elle est arrivée — elle n’était pas vraiment attendue à ce moment-là — et qu’a-t-elle vu ? Ils tournaient une version tronquée, une version abrégée du discours. En omettant la première moitié.

Ce fut quelque chose qui la rendit furieuse, parce qu’elle pensait que si le discours — qu’elle avait déjà raccourci — ne portait pas la justification de l’action de Roark, il apparaîtrait comme un poseur de bombes capricieux, il était donc inacceptable de raccourcir le discours en commençant par le milieu, et c’est ce qu’ils étaient en train de filmer. King Vidor disait : « Oh, nous faisons cela simplement pour nous protéger en quelque sorte » etc, mais elle a dit non, et alors qu’elle le disait, elle parlait « calmement » — mais la colère était évidente — et elle est allé jusqu’au sommet et l’ordre tomba : « AUCUN CHANGEMENT — le discours doit être filmé comme il a été écrit ». Elle était très très en colère. Et à juste titre. Elle a expliqué que si ce discours était tourné dans la version tronquée et qu’il sortait, elle veillerait à ce que toute personne admirant le livre sache qu’elle désapprouve. Je pense qu’après toutes les difficultés auxquelles elle a fait face, le fait qu’il fassent ça derrière son dos, vous pouvez comprendre sa réaction. Oui, Ayn Rand était en colère ce jour-là.

Vous demandez s’il est juste de ne regarder que sa colère. Je pense qu’ici, ce qui était juste était qu’elle se mette en colère ! Je pense qu’il était également important pour elle de faire quelque chose, car qui sait ce que son réalisateur et son producteur auraient fait si elle n’avait pas argumenté et protesté !? Elle n’avait aucune protection légale — elle n’avait qu’une protection de « parole d’honneur ». Mais elle aurait pu utiliser sa voix. Ils ont trahi leur engagement, et ce n’était pas juste.

aynrandenfant
Ayn Rand en 1910 [Ayn Rand Archives]

Je vais vous raconter une autre histoire — pour celle là je n’ai pas de confirmation externe car elle est basée uniquement sur ses propos, mais c’est tellement « Ayn Rand ». C’est l’histoire du charmant petit garçon et c’est une histoire de son enfance. Un jour, elle est allée dans un parc où il y avait des toboggans, des balançoires, etc, des jeux pour enfants — et il y avait une sorte de balançoire sur laquelle elle aimait aller, où on attendait et on avait un élan qui nous balançait autour. Elle fit la queue, ce fut son tour, et un garçon lui demanda s’il pouvait prendre son tour et ensuite il lui céderait sa place — il avait très gentiment demandé, elle a donc répondu : « D’accord, un tour. » Un tour, et il était de retour, il est resté sur le jeu et n’est pas descendu. Il a trahi son engagement. Elle était furieuse — « Comment peut-on mentir ?!?! » — Il a manqué à sa parole, alors elle l’a poursuivi, l’a attaqué, il y avait du sang sur le terrain de jeu. Ayn Rand âgée n’aurait pas fait cela, mais de son point de vue : « Il a dit qu’il allait descendre, comment a t-il pu faire ça ? ». S’il avait pris une place et était resté sur le jeu, elle n’aurait pas apprécié, mais le fait qu’il donne sa parole, puis la trahisse, cela l’a mise très en colère.

D’une certaine manière, je me demande : les gens qui disent l’avoir toujours vue en colère… est-ce que ce sont des gens qui ont trahit leur parole vis-à-vis d’elle ? Est-ce la raison pour laquelle ils l’ont vu en colère ? Parce que je suis sûr que s’il y a des gens qui ont trahit leur parole envers Ayn Rand, elle a pu avoir l’occasion de se mettre en colère. Mais ce sont eux qui ont commencé ! Ils ont manqué à leur parole — et dans ce cas là on ne donne pas sa parole.

Alvin_Toffler_02
Alfin Toffler (1928-2016)

Je pense que ces situations sont à l’origine de certaines histoires de colère — toutefois il est également vrai qu’elle a pu parfois mal comprendre ce que quelqu’un disait et se mette en colère, mais lorsqu’elle a comprenait le sens, sa colère disparaîssait. Une des choses qui l’a mise en colère, c’est lorsqu’elle s’attendait à ce que quelqu’un connaisse son travail, que cette personne semblait se présenter comme quelqu’un qui connaissait son travail, alors que ce n’était pas le cas… elle se demandait : « D’où vient cette question ? » Lorsqu’elle a été interviewée pour Playboy, Alvin Toffler s’est présenté pour la première fois sans avoir lu ce qu’il était censé avoir lu, ce qui n’était pas juste. Ce n’était pas juste qu’elle fasse l’interview avec lui comme s’il connaissait son travail… même si celle-ci allait bien sûr être enregistrée, éditée, etc, mais tout de même! Le processus d’interview n’était pas celui qu’elle avait accepté. Il posait des questions et elle se demandait : De quel contexte proviennent-elles ? Donc elle n’était pas contente, et c’est compréhensible. Ce n’était pas ce qui était censé se passer. Une occasion de se mettre en colère.

Je ne suis pas surprise que certaines personnes la voient comme colérique, mais je crois aussi que la plupart de ses colères étaient justifiée. Je ne voudrais pas nécessairement défendre chaque exemple, mais encore une fois, n’ayant pas été présente, je ne serais pas nécessairement en mesure de recréer le contexte de ce qui s’est passé. Donc il se peut qu’elle ait parfois été en colère alors qu’elle n’aurait pas dû, mais dans l’immense majorité des cas elle était en colère à juste titre, et c’est important ; ça fait partie d’Ayn Rand.

Dans la biographie en français parue en 2011, l’auteur dit qu’Ayn Rand n’avait jamais lu les philosophes qu’elle critiquait, tels que Kant ou d’autres. Il dit qu’elle n’avait lu que des livres sur Kant, mais pas Kant lui-même. Qu’en pensez-vous ?

Je suis contente que vous me posiez cette question car cela me donne l’occasion de parler ici de preuves. La meilleure preuve qu’Ayn Rand a lu quelque chose, c’est lorsque nous avons un exemplaire de quelque chose qu’elle a lu et que l’on voit ses annotations dans les marges. Ainsi, si ses notes sont dans les marges, que c’est son écriture, que son exemplaire du livre existe en tant que réalité physique, je pense que l’on peut dire : « Elle a lu ce livre. » La preuve qu’elle n’a pas lu un livre serait si elle disait : « Non, je n’ai jamais lu ça. » Je pense que ce sont plutôt de bons extrêmes. Je pense qu’il est peu probable qu’elle dise : « Je n’ai jamais lu ça » si elle avait lu ce livre et je ne pense pas qu’il y aurait des annotations dans les marges si elle n’avait pas lu ce livre.

agatha-christie-livres-805x575
Agatha Christie (1890-1976)

Ceci étant dit, il est également vrai qu’elle a lu des livres — on sait qu’elle les a lus — qui ne se trouvaient pas dans sa bibliothèque à sa mort. Cela signifie que ces livres ont été donnés à d’autres personnes ou ont été jetés d’une manière ou d’une autre. Donc, le fait que nous n’ayons pas de livre avec ses annotations ne signifie pas nécessairement qu’il n’y en a jamais eu. Voici un exemple trivial, mais précis. On sait qu’elle a lu tous les Agatha Christie. Tous. Eh bien, ils ne sont pas tous parmi les livres qu’elle a laissés après sa mort, bien qu’il y en ait quelques uns. Je pense que beaucoup d’entre eux ont probablement été donnés à Leonard Peikoff, à Cynthia Peikoff, ou à d’autres, peu importe. Mais le fait que nous ne possédions qu’une poignée de livres d’Agatha Christie ne signifie pas qu’Ayn Rand a menti en disant qu’elle avait lu tous les Agatha Christie, tout simplement parce que cela n’aurait pas de sens ! Leonard Peikoff se souvient l’avoir vu faire des marques dans les marges, etc, et elle a fait référence à des choses spécifiques… cela n’aurait aucun sens qu’elle ait menti au sujet de la lecture d’Agatha Christie. Donc ne pas avoir un livre dans sa collection à la fin de sa vie ne signifie pas nécessairement qu’elle ne l’a jamais lu ou ne l’a jamais eu.

8e98b37a4e8867216621ea3642b6ba80-ayn-rand-quotes-inspiration-quotes
Ayn Rand en 1949 [Ayn Rand Archives]

Cela dit, on peut maintenant rassembler ce que l’on sait de sa politique en matière de lecture et ses remarques. On entend parfois des gens dire qu’elle lisait très lentement. Il est vrai qu’elle lisait très lentement pour certains documents, par exemple les contrats. Elle était très lente en ce qui concerne les contrats. Si, par exemple, vous êtiez sa secrétaire et que vous la voyez lire les contrats ou une lettre dont il faut s’occuper, vous pouviez en conclure qu’elle lit lentement. Elle lisait beaucoup plus rapidement certaines choses. Pendant un certain temps, le travail d’Ayn Rand, qui était à la pièce, consistait à lire des livres et à rédiger des scénarios ou des synopsis, et elle était plutôt rapide dans cette tâche, car chaque produit rapportait plus d’argent. C’était son travail : elle était fiable et savait lire plusieurs langues. Alors parfois, elle pouvait lire assez vite. Je pense aussi que parfois elle lisait quelque chose et s’en souvenait des années plus tard sans l’avoir relu récemment. Par exemple, elle se souvenait de La Vallée Mystérieuse, que, pour autant que nous sachions, elle n’avait pas vue depuis son enfance… et pourtant elle s’en souvenait, elle se souvenait des illustrations et elle n’avait pas d’exemplaire, elle n’en avait pas emporté quand elle a quitté la Russie. En fait, lorsqu’elle fut interviewée à un moment donné, elle ne se souvenait même plus du nom de l’auteur. Elle n’avait donc pas recherché d’informations sur le livre, mais elle se souvenait très bien de ce récit.

notredamedeparisEn parallèle, je remarque qu’elle se souvenait très bien de passages particuliers de Hugo. Il y a d’autres passages dont elle se souvenait moins explicitement jusqu’à ce qu’elle relise le livre. Je ne mentionne cela que pour indiquer qu’elle se souvenait parfois mieux, à un certain niveau, qu’elle n’aurait pu l’imaginer. On lui a fait remarquer que le discours de Rearden à Dagny, le lendemain de leur première expérience sexuelle, ressemble un peu à ce que Frollo dit à Esmeralda dans Notre-Dame de Paris. On peut trouver une version de la scène dans le livre The Art of Fiction, édité à partir des transcriptions de son cours informel sur l’écriture de fiction. Lorsque cela lui fut signalé, elle a dit : « Oh, c’est vrai, mais c’est comme ça que l’influence fonctionne, dans le sens où j’avais certaines choses en tête… » Mais une fois qu’on lui a montré le parallèle, elle devint très intéressée et fit traduire cela, elle fit sa propre traduction, celle-ci est dans The Art of Fiction, où elle a tout un long commentaire là dessus. Ainsi, vous pouvez voir la façon dont elle valorise la scène chez Hugo, l’apprécie et, d’une certaine manière, s’en souvient sans qu’elle ait formé une intention explicite du genre : « Oh, je vais copier Hugo ici »… En fait, elle a dit de Nous les Vivants que c’était un peu trop proche de Hugo par rapport à ce qu’elle souhaitait. Elle voulait sa propre voix. J’ai écrit un article sur Nous les Vivants et Victor Hugo dans lequel j’ai retracé certains éléments [1]. Le chapitre d’ouverture de la partie 2, où elle parle de Saint-Pétersbourg, c’est vraiment la façon dont Victor Hugo l’aurait écrit. C’est moins la façon dont Ayn Rand l’aurait écrit dans un livre ultérieur… ce qui ne fait pas d’elle une simple imitatrice ou quelque chose comme ça. Elle avait ses propres thèmes, mais elle tenait de lui un certain sens de la façon dont un roman — un bon roman — devrait être. Il s’agit d’un exemple où elle peut ne pas avoir lu quelque chose récemment, mais où elle connaît bien le travail en question.

aristote02
Aristote (384-322 av. JC)

Quittons la fiction. Nous arrivons à la question de la philosophie. Ici, je peux vous donner quelques éléments. Une chose que je peux vous dire, c’est qu’elle se souvient être tombée amoureuse d’Aristote, qu’elle ne connaissait qu’indirectement, à la suite d’un cours qu’elle avait suivi à l’université. Elle parle surtout du manuel du cours. Il y avait des extraits significatifs d’Aristote et de Platon. Elle avait l’idée qu’elle aimait vraiment cet Aristote, mais qu’elle avait besoin de le lire elle-même pour se décider. Elle a fait ce commentaire lors d’une interview en 1961, c’était donc sa politique tel qu’elle s’en souvient, mais je pense qu’il est également raisonnable de supposer qu’elle a la même politique en 1961, à savoir que l’on ne peut pas vraiment connaître sans avoir lu quelqu’un par vous-même. C’est ce qu’elle pense. Elle peut utiliser l’histoire de la philosophie en tant que guide, mais pour pouvoir parler avec autorité, elle avait vraiment besoin de lire le philosophe lui-même. Et quand elle parlait de lire Aristote — elle ne l’a pas lu en grec, mais en traduction, elle ne pouvait pas lire le grec — mais elle en parlait comme si elle lisait Aristote en personne, comme elle parlerait d’une peinture vue « en personne ». Vous sauriez qu’elle a vu La Joconde « en personne ». Elle a donc lu Aristote « en personne ». Et, fait intéressant, son propre exemplaire d’Aristote est très peu annoté : il n’y a pas beaucoup d’annotations dessus. Mais je ne pense pas que cela signifie qu’elle ne l’a pas lu ou qu’elle n’a pas lu le reste ! Il m’arrive de me demander s’il pourrait y avoir un autre exemplaire d’Aristote comportant davantage d’annotations ou de meilleures, que quelqu’un aurait volé ou quelque chose comme ça, et si l’exemplaire survivant n’est qu’un exemplaire ultérieur avec seulement quelques annotations. Mais de toute manière elle connaissait Aristote ! On peut voir que dans les notes spécifiques qu’elle a faites sur le livre de John Herman Randall sur Aristote, elle savait ceci, elle savait cela… et il y a la citation d’Aristote à la fin de La Grève donc… elle a lu Aristote même si le livre qu’elle possédait était très légèrement annoté. Donc on le sait. On sait aussi qu’à un moment donné, quelqu’un l’a défiée en lui disant : « Vous condamnez la philosophie Occidentale sans la lire » et elle a répondu : « Non, pensez-vous que je dirais que je conteste 2000 ans de tradition philosophique sans connaître cette tradition philosophique de 2000 ans ? »

AristotleRandallIl est vrai qu’elle n’était pas très intéressée par la philosophie contemporaine, en particulier les sources secondaires. Ce n’était pas un intérêt majeur pour elle, et elle pensait qu’elle n’avait pas à tout lire… elle a lu Aristote, le livre de John Herman Randall, mais elle n’avait pas à lire toutes les critiques d’Aristote… et elle n’a pas dit l’avoir fait ! On a des exemplaires de certains articles professionnels de revues de philosophie dont elle possédait des exemplaires. Elle les a annotées, elle a assisté à quelques conférences, etc, mais ce n’était pas aussi important pour elle que les sources premières. Et l’une des raisons possibles à cela est qu’elle savait comment étaient les écrits de seconde main sur elle… pas très bon.

Elle était donc plus intéressée par les sources premières. Qu’a-t-elle lu ? Nous avons quelques indices sur les sources premières qu’elle connaissait ou pouvait connaître, en plus des livres de sa bibliothèque. L’un de ces indices est qu’à une époque un de ses collègues a fait une liste des livres que tout le monde devrait lire, et qui contenait des ouvrages de fiction, des essais, etc, et la copie d’Ayn Rand de cette liste était cochée. Par elle… et il y avait un endroit où elle a ajouté des livres qui devraient y être.

Elle est également allée faire une conférence à des étudiants d’Ake Sandler dans le cadre de son cours universitaire en sciences politiques. Il a été interrogé pour 100 Voices. Il raconte à quel point les élèves ont été impressionnés et à quel point elle l’a beaucoup impressionné. Elle avait le programme d’étude d’Ake Sandler et elle y a apporté des corrections, dans sa conceptualisation etc, et on voit dans son programme de petites annotations de textes qu’elle a lu, des points d’interrogation et des : « Est-ce que ceci est à la bonne place…? »

D’autre part, une maison d’édition disposait d’une liste de livres sur le libre marché et elle en a coché certains. Ce sont des indications d’œuvres dont elle savait quelque chose, des informations sur ses lectures que vous ne sauriez pas nécessairement par ses annotations de marges, ni par ce qu’elle a dit de ses lectures ni par ses conférences à ce sujet. Elle a donc lu beaucoup plus de choses que ce sur quoi vous pouvez obtenir des propos, et elle avait ce principe d’après lequel vous ne devriez pas parler si vous ne savez pas vraiment de quoi vous parlez, parce qu’elle savait par sa propre expérience à quel point elle-même avait été déformée.

theoriedelajusticerawlsIl y a encore une chose que je devrais mentionner car je pense que c’est pertinent. Lorsque dans The Ayn Rand Letter elle écrit au sujet de la Théorie de la Justice de John Rawls, elle explique qu’elle écrivait sur la base d’articles et non sur la base de sa lecture de ce livre, contrairement à la critique du livre de B.F. Skinner, qu’elle avait lu. Elle a été critiquée pour cela, mais je pense que c’est franchement une objection stupide : on aurait pu ne pas savoir qu’elle n’avait pas lu Rawls si elle ne l’avait pas dit. Elle aurait pu faire semblant. Elle aurait pu récupérer quelques citations ici et là, comme le font les gens. Elle énonce les faits clairement parce qu’elle est scrupuleuse. « Voici ce que j’ai lu, voici ce que je n’ai pas lu. » Je pense que son scrupule indique que c’est sa façon de faire. Elle n’écrira pas sur le contenu lui-même, à moins qu’elle ait lu quelque chose.

Pour ce qui est de la critique selon laquelle elle n’a pas toujours des notes de bas de page : c’est la qualité d’un certain type d’écriture : parfois vous avez des notes de bas de page et parfois vous n’en avez pas. Elle soulignait particulièrement ce point aux personnes qui souhaitaient écrire pour The Objectivist Newsletter et The Objectivist, qu’il s’agissait d’écriture de milieu de gamme. Elle pensait que quelques-uns des articles publiés étaient en quelque sorte des exceptions au style habituel : « C’est du bon travail, mais ça n’a pas vraiment sa place ici » car ils avaient été écrits pour un public plus académique. Je pense qu’il est intéressant qu’elle avait une idée de ce qui avait sa place là, à savoir un certain type d’écriture. Et sur certains articles qu’elle a publié elle disait : « Ce n’est pas tout à fait le modèle de ce qu’un article devrait être… » bien que c’était évidemment de bons articles avec lesquels elle était d’accord et qu’elle a accepté de publier. Cela n’a aucun sens de lui reprocher de ne pas avoir tout le temps des notes de bas de page alors qu’elle essayait délibérément d’écrire pour un public non-académique. Et la plupart de ses écrits étaient pour des périodiques. Ses propres périodiques. Elle met parfois des références, en particulier des choses contemporaines, ou lorsqu’elle fait une analyse stylistique détaillée ou une détection philosophique, elle mettait une note de bas de page dans ce cas, ou une référence. Parce que c’est parfois important, afin que vous puissiez aller voir l’original et voir si elle a raison.

PhilosophyWhoNeedsItD’ailleurs c’est quelque chose que j’ai fait il y a quelques années. Je donnais un cours à Virginia Tech sur l’écriture explicative. Comme nous avions le droit de choisir certains de nos livres de cours, j’ai choisi Philosophy: Who Needs It ; l’un des devoirs consistait à lire les articles qu’elle analysait… Allez trouver l’original, lisez, peu importe ce dont il s’agit, observez comment elle l’analyse et, si vous constatez qu’elle l’a déformé ou qu’elle a sorti quelque chose de son contexte, notez le. Elle n’a pas été prise en défaut, et ils pouvaient tous voir que sa critique était basée sur un traitement correct.

Soit dit en passant, puisque j’ai mentionné mes étudiants, je pourrais dire : ce qui a ralenti le livre pour moi, c’est que je suis enseignante à plein temps à Virginia Tech. Il y a eu une période où j’ai eu un congé de recherche de l’université. Mais je ne souhaitais pas demander une bourse ou demander à quelqu’un de soutenir la rédaction du livre. Je voulais faire le travail sans cela parce que je ne voulais pas soulever des interrogations. Même si les gens disent : « Vous pouvez accepter une aide tout en faisant ce que vous voulez », je veux que le projet soit mené à bien sans avoir à demander de soutien financier, bien que j’ai été aidée d’une autre manière, dans le sens où il y a eu des gens prêts à répondre à mes questions, des personnes très gentilles à cet égard, et des bibliothèques partout, etc. Mais je ne voulais pas demander d’argent ou de temps libre pour le faire. Sauf pour ma propre université, où les congés de recherche font partie du système. Je suis enseignante et quand j’ai des étudiants, je travaille dur pour faire ce que je peux pour eux. J’ai la réputation d’être quelqu’un qui passe beaucoup de temps sur les écrits des étudiants. Parce que quand j’ai leur écrits devant moi, j’ai l’occasion d’enseigner et ils ont l’occasion d’apprendre. Je fais vraiment ce que je peux pour les aider à écrire, à lire, à réfléchir. Cela prend du temps. Et cela a pris du temps, comme je vous le disais sur un devoir que j’avais donné lorsque je donnais le cours avec Philosophy: Who Needs It.

kant
Emmanuel Kant (1724-1804)

En ce qui concerne Kant, nous n’avons pas ce que j’aimerais bien avoir : un exemplaire annoté ou des pages de notes. Nous n’avons pas beaucoup de notes comme ça. Elle se souvient bien de ce qu’elle a lu. Et lorsqu’il s’agit d’écrire sur un sujet, sa politique est de ne pas écrire sans être informé. Parfois, il y a des documents attestant qu’elle cherchait des informations auprès d’un ami ou d’un assistant (sur un fait historique ou un principe économique par exemple), et il ne semble pas qu’elle ait pensé avoir à le faire pour Kant. Je dirais donc qu’elle n’aurait pas écrit sur Kant si elle n’avait pas eu une expérience de lui de première main. Probablement en anglais, pas en allemand, car elle ne l’aurait pas jugé nécessaire. (Lorsqu’elle a annoté des éléments du programme d’Ake Sandler, alors qu’elle se préparait à parler à sa classe d’université en Californie, elle n’a pas écrit : « Oh, mais vous devez lire ceci en français … » ou quoi que ce soit de ce genre. Elle semblait considérer qu’il était acceptable de se familiariser avec ces textes tel que les étudiants pouvaient les lire eux-mêmes. Elle n’a donc probablement pas lu Kant en allemand, bien qu’elle pouvait lire l’allemand.) Elle n’aurait pas jugé responsable de commenter sans connaissances de première main. Parce que c’est sa politique.

Je pense aussi que si quelqu’un avait pu lui poser la question, elle aurait répondu honnêtement. « S’il vous plaît, dites-moi exactement ce que vous avez lu. » Certaines personnes posent des questions peu claires et elle essaye de répondre, mais si leurs questions sont confuses, elles n’obtiendront pas de bonne réponse. Mais si on lui pose une question directe, de manière amicale, sans commencer par « certaines personnes disent que vous n’avez pas lu ce que vous dites… », mais quelque chose comme : « Je voudrais savoir ce que vous avez lu Kant », elle aurait alors répondu sincèrement.

the_basic_works_of_aristotle_byrichard_mckeon_published_by_random_house_1941_1522728282_50cf1ccc
The Basic Works of Aristotle, publié en 1941

Et un indicateur de cela, qui est intéressant, c’est que dans une lettre, alors qu’elle écrivait des films, elle avait six mois de congé dans l’agenda, elle dit que l’une des choses qu’elle fit à un moment fut de sortir et acheter deux robes Adrian — Adrian était un designer — et un exemplaire des œuvres complète d’Aristote. C’est ce qu’elle a écrit dans une lettre. Bien entendu, les œuvres complètes d’Aristote seraient très volumineuses. Ce qu’elle a réellement acheté, c’est le livre de Random House, que j’appelle le livre de McKeon, parce que c’est lui qui l’a édité ; il s’agit de traductions des œuvres réunies d’Aristote. C’est un livre standard. Il n’était pas complet, donc en fait un ami philosophe lui a demandé plus tard : « Complète ? » Il voulait dire : Avait-elle acheté les œuvres complètes d’Aristote ? Elle a répondu : « Oh, ce livre : le livre McKeon. » Donc, si on lui demandait directement, on obtenait une réponse. Et Ayn Rand n’est pas une grossière menteuse parce qu’elle a écrit dans une lettre : « J’ai acheté deux robes Adrian et les œuvres complètes d’Aristote. » Si elle avait acheté en réalité deux costumes Adrian au lieu de deux robes Adrian, cela ne ferait pas d’elle une menteuse non plus ! Si on lui demandait directement : « De quelle couleur étaient les robes ? Était-ce un costume ? Était-ce d’une robe ? » Elle pourrait le dire, mais son propos à ce niveau concernait ses valeurs ! Ensuite, elle voulait Aristote, elle voulait des vêtements, et elle a fait les achats. Je pense que si on lui avait posé la question, de façon directe, d’une manière qu’elle aurait considé comme une question sérieuse, elle aurait répondu. Mais je ne suis pas au courant que quelqu’un lui ait demandé si elle avait lu Kant.

De là à aller jusqu’à dire qu’elle n’a lu aucun de ces gars-là … vous n’avez pas de preuve. Et vous avez besoin de preuves pour ça. Parce qu’elle a une politique et que si quelqu’un devait se présenter en disant : « Ayn Rand m’a dit qu’elle ne l’a jamais lu », et que c’est quelqu’un de fiable, qui se souvient du moment venu, qui a posé la question clairement et qu’elle a compris la question… alors, ça pourrait peut-être être vrai. Mais il faudrait que ce soit comme ça — qu’elle l’ait dit elle-même, plutôt que de s’appuyer sur le fait que vous ne l’ayez jamais entendu en parler ou n’ayez pas vu le livre sur elle-même. Parce qu’elle avait une politique. Et sa politique était le jugement de première main. Pour Aristote, elle avait décidé qu’elle allait juger lorsqu’elle l’aurait lu en personne.

Une dernière chose à propos de Kant. Je ne pense pas qu’elle ait lu Kant lorsqu’elle était en Russie. Je ne pense pas qu’elle ait lu avant quelques années. Je vais vous dire la raison pour laquelle je le pense : dans la première édition de Nous les Vivants, Leo, qui est un héros, est décrit comme citant Kant. C’est en quelque sorte une partie de son être un peu tendu, anticonformiste, hardi. Cette référence à Kant n’était plus dans l’édition de 1959. Il y a eu divers changements et je pense qu’elle a mis Spinoza à la place. Tendu aussi. Mais je pense que si Ayn Rand connaissait Kant et l’avait détesté, elle ne l’aurait pas mentionné dans Nous les Vivants, qui a été publié en 1936.

Isabel_Paterson
Isabel Paterson (1886-1961)

Il y a aussi le fait qu’elle était amie avec Isabel Paterson, l’auteur de The God of the Machine, qui était une bonne amie d’Ayn Rand au début des années 1940 et qui lui a suggéré des choses à lire. C’est à ce moment-là qu’Ayn Rand a lu L’unité de l’expérience philosophique d’Étienne Gilson — c’était une suggestion d’Isabel Paterson — et Ayn Rand a mentionné qu’Isabel Paterson disait toujours des choses négatives au sujet de Kant. Donc elle se souvenait que son amie disait des choses négatives sur Kant et que Pat lui donnait des conseils de lecture. Il se pourrait qu’elle ait lu Kant à cette époque. Possible. Je ne sais pas. Mais c’est à ce moment-là que Kant a pu attirer son attention, c’est-à-dire après 1936. Avant Isabel Paterson, Ayn Rand ne parlait pas de Kant. Mais je ne sais pas avec certitude quand elle a lu quoi.


[1] « We the Living and Victor Hugo: Ayn Rand’s First Novel and the Novelist She Ranked First. » dans Essays on Ayn Rand’s WE THE LIVING. Edité par Robert Mayhew. Lanham, MD: Lexington, 2004. pages 223-56. Seconde edition révisée, 2012 : pages 245-78.


COMMENTAIRES POST-INTERVIEW

En complément de cette interview, Shoshana Milgram m’a envoyé, de sa propre initiative, un commentaire complémentaire sur la biographie française d’Ayn Rand :

Commentaires post-interview ayant trait à l’assertion selon laquelle Ayn Rand n’avait pas une connaissance directe des textes philosophiques :

Au cours de l’interview, on m’a interrogé sur l’affirmation d’un écrivain selon laquelle Ayn Rand aurait commenté des philosophes qu’elle ne connaissait que par le biais de commentaires. J’ai répondu sur la base des preuves que j’ai pu voir de ses lectures et de sa politique en matière d’écriture sur la base de connaissances directes. Je souhaite maintenant commenter davantage.

PassionEgoismeAlainLaurentAlain Laurent consacre le dixième chapitre de Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel (2011) au sujet : « Une philosophe ? » Page 205, il affirme qu’il est maintenant prouvé qu’Ayn Rand s’est fondée uniquement sur des commentateurs. Mais sa « preuve » réside dans ses désaccords avec la considération et l’évaluation d’Ayn Rand des philosophes, ainsi qu’avec son point de vue d’après lequel d’autres philosophes qui ont écrit sur l’égoïsme ont anticipé ses idées. Les deux questions pourraient constituer des points de départ pour la discussion suivante : Alain Laurent a-t-il raison concernant ces divers philosophes ou est-ce Ayn Rand qui a raison ? Les philosophes mentionnés par Alain Laurent ont-ils réellement exprimé ses idées avant elle, ou ses idées sont-elles fondamentalement différentes de celles de Stirner et Spencer par exemple (ou de Chernyshevsky, qu’il ne mentionne pas) ? Mais ces discussions ne serviraient pas à établir (ou à réfuter) le point en jeu : l’idée selon laquelle elle aurait tiré ses conclusions sur la base de commentateurs plutôt que sur une connaissance de première main.

Il ne produit aucune preuve de l’idée qu’elle se soit appuyée sur des commentateurs, comme par exemple une preuve qu’elle n’aurait pas lu les philosophes, ou une preuve que ses idées se retrouvent dans les commentateurs et non dans les sources.

Comme je l’ai indiqué au cours de l’interview, il y a des preuves de sa familiarité avec les textes lus de première main, et quiconque prétend le contraire doit en fournir la preuve.

ACompanionToAynRandS’il (ou qui que ce soit) souhaite voir les faits plus en profondeur, je suggère de lire :  » ‘Who Sets the Tone for a Culture?’: Ayn Rand’s Approach to the History of Philosophy » de James Lennox, dans A Companion to Ayn Rand (Blackwell Companions to Philosophy), 2016, édité par Allan Gotthelf et Gregory Salmieri.

Le chapitre d’ouverture de Gregory Salmieri, « An Introduction to the Study of Ayn Rand », est également pertinent et utile.

Je note également que, bien qu’Alain Laurent mentionne Max Stirner comme l’initiateur des idées d’Ayn Rand, il ne semble pas au courant du fait qu’Ayn Rand a correspondu avec Isabel Paterson et a mentionné Stirner, son amie insistant sur le fait que Stirner ou Nietzsche étaient très différents. La bibliographie d’Alain Laurent inclut Letters of Ayn Rand. Voir pages 175-176.

AristotleRandallJe note enfin que bien qu’Alain Laurent se réfère aux mentions d’Aristote par Ayn Rand (mentions qu’il considère comme non-révélatrices d’informations essentielles), il ne cite pas les détails de sa critique d’Aristote de John Herman Randall (critique publiée dans The Objectivist Newsletter, de mai 1963) ou les annotations de marges détaillées qu’elle a écrites sur ce livre en vue de la rédaction de sa critique ; sa critique et ses annotations de marges indiquant un examen attentif d’Aristote.

Auteur : ObjectivismeFR

Auteur du blog "De l'Objectivisme".

Une réflexion sur « Interview de Shoshana Milgram, biographe d’Ayn Rand »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s